Le port du masque n'a aucun lien avec le développement de l'autisme

Un bébé deviendrait autiste au contact de sa mère portant un masque

Dernière édition le 15 Jul 2020 13:19:38 - Relecture par Lina Fourneau , correction par Anne Smadja , coordonné par Geoffrey Gavalda

C'est faux

En bref

Selon une ex-élue LREM, le port du masque chez la mère augmenterait les risques pour son bébé de devenir autiste. Mais le lien causal qu'elle établit ainsi ne repose sur aucune preuve scientifique. 


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Le 14 mai dernier, dans une publication Instagram, Agnès Cerighelli, ex-élue LREM de Saint-Germain-en-Laye, affirmait que le port du masque chez la mère constituait un réel danger pour le nourrisson. Selon elle, le fait de cacher le visage favoriserait fortement le développement de l'autisme.




Le port du masque, un obstacle dans la communication


 
D'après les spécialistes, le visage serait en effet un élément essentiel dans le développement relationnel de l'enfant. Sur le site d'information Les pros de l'enfanceAnne Dethier, psychologue et formatrice en accueil du jeune enfant, et Florence Pirard, professeure en sciences de l'éducation à l'université de Liège et attachée à l'unité de recherche interdisciplinaire Enfances, expliquent que c'est en interagissant avec ses proches que le nourrisson apprend à reconnaître les expressions. Grâce à l'observation et au mimétisme qui en découlent, il arrive à détecter les éléments qui lui permettent de distinguer une personne familière d'une personne étrangère. 
 
Lorsque le port du masque s'est généralisé dès le mois de mars 2020 face à la pandémie de Covid-19, plusieurs interrogations autour de son impact cognitif sur les plus jeunes ont émergé. Pour en savoir plus sur les véritables impacts que pourrait engendrer le port du masque, Journalistes Solidaires s'est rapproché de deux chargées de recherche de l'Inserm, dans l’UMR (unité mixte de recherche) 1253 iBrain de l’université de Tours, rattachée au centre EXAC-T, Marie Gomot et Claire Wardak.


Selon Marie Gomot, une première chose les a avant tout étonnées dans cette publication : 



«Dans quelle condition une maman va se retrouver 24 heures sur 24 avec un bébé, en portant son masque ? On ne porte pas notre masque avec nos proches au sein du foyer»
Selon elle, c’est un faux problème. 



De plus, les spécialistes se veulent rassurantes : il est possible pour le nourrisson de se raccrocher à d'autres stimulations provenant de sa mère comme son regard, sa voix et les contacts tactiles qu'elle a avec lui :



«Avec un masque, une grosse partie de l’information sociale peut tout de même être transmise [...] à travers les postures du corps, le regard, qui est particulièrement important dans la communication sociale et pour véhiculer des intentions. D’autres indices seront à disposition de l’enfant et permettront de développer la communication et la socialisation.» 



Et dans les établissements d'accueil ?


Le port du masque et ses conséquences peuvent également inquiéter dans les crèches et les autres structures d’accueil, là où il est plus généralisé et où la relation entre l’enfant et le professionnel est moins forte que la relation avec ses proches. Dans ce contexte, les spécialistes recommandent d'adapter l’intonation de la voix au bébé ou encore de garder les parents dans le processus de familiarisation avec la structure.


Mais dans tous les cas, selon Claire Wardak, «le bébé ne va pas être toute la journée en présence de quelqu’un avec un masque et il dispose aussi des canaux auditif et tactile, même si dans certains cas le nombre de contacts physiques diminue, le toucher reste présent. Tous ces canaux-là font aussi passer l’information sociale. En plus, le bébé voit aussi les autres enfants autour de lui qui, eux, n’ont pas de masque.» 
 
Concernant la voix, le masque peut effectivement, dans certains cas, entraîner une atténuation. Mais Marie Gomot l’assure :



«Si le masque filtre un peu les sons, lorsque l’on s’adresse à un bébé, on a toujours tendance à amplifier les modulations de la voix, à adopter des intonations plus chantantes. Et ces modulations ne seront pas affectées par le port du masque.»



Elle explique également que la communication sociale s’effectue en grande partie grâce aux indices que l’on décèle dans les yeux et le ton de la voix de l'interlocuteur. C’est de cette façon qu'il est possible de déchiffrer le message transmis. «Que l’adulte ait la voix un peu plus grave ou plus aiguë ne changera pas grand-chose», précise Marie Gomot.
 
Plusieurs solutions ont été émises par les professionnels pour anticiper ces éventuels obstacles, comme par exemple de sensibiliser les jeunes enfants aux visages masqués par le jeu. Ils proposent que les parents s'y attèlent dès les 6 mois de l'enfant.


Selon Marie Gomot, «c’est à partir de 6 mois que la perception visuelle va s’affiner, mais avant, [...] les bébés ne voient pas très loin et ils ne voient pas précisément les détails. Ils perçoivent préférentiellement les contrastes et les basses fréquences [qui codent les formes globales, le contour des objets, ndlr]». Cette absence de précision visuelle lors des premiers mois de vie tendrait alors à minimiser grandement l’impact cognitif du port du masque sur le nourrisson. 
 


Le trouble du spectre de l’autisme (TSA), qu’est-ce que c’est ?  


 
Comme le soulignent les chercheurs du CNRS, de l’université d’Orléans et de l’université de Tours, dans leur article «Autisme, génétique et anomalies de la fonction synaptique» paru dans la revue Pathologie biologie en 2010, le trouble du spectre de l’autisme peut être défini comme un «trouble du développement neuropsychologique de l’enfant, se caractérisant par un déficit de langage et de la communication associé à un répertoire restreint d’activités et d’intérêts».


Observé pour la première fois en 1943 par Léo Kanner, il est par la suite devenu le sujet de très nombreuses études et autres articles scientifiques. Ses causes, par exemple, ont été énormément débattues et sont encore aujourd’hui à l’étude.
 
Dans sa publication Instagram, Agnès Cerighelli évoque cette pathologie en insistant sur un lien de causalité d'une éventuelle «survenue» de l'autisme chez un enfant avec le port du masque chez sa mère. Pour elle, l’autisme pourrait être «développé» en raison de la mauvaise visibilité des visages chez le jeune enfant. Or, l’origine de l’autisme serait bien plus complexe que cela.


«Elle [NDLR : Agnès Cerighelli] suggère que l’autisme se développerait à partir d’un temps X, qui serait dans ce cas-là le début du port du masque, alors que maintenant on sait que ce sont des troubles neurodéveloppementaux qui démarrent bien avant la naissance», explique Claire Wardak. Cela voudrait donc dire que l’autisme ne se développe pas mais qu’il découle de prédispositions particulières liées au développement du cerveau, et présentes dès avant la naissance.
 
Dans leur article, les chercheurs du CNRS et de l’université d’Orléans expliquent que jusque dans les années 1970, les médecins et les psychanalystes pensaient que l'autisme tirait son origine d'un comportement psychopathologique de la mère. Dans leur livre Mon enfant est autiste : Un guide pour parents, enseignants et soignantsPeter Vermeulenest, docteur en psychologie et sciences de l'éducation (université Leiden, Pays-Bas) et Steven Degrieck, orthopédagogue, consultant et formateur du Centre de communication concrète, développaient cette idée arguant que ce comportement se traduisait sous la forme d’une froideur vis-à-vis de l'enfant. Sans donner de date précise, les chercheurs du CNRS précisent que par la suite, grâce à une meilleure connaissance de la génétique, cette hypothèse a été écartée. Pour autant, un manque d’affection prolongé chez un jeune enfant peut entraîner ce qu’on appelle l’hospitalisme, en lien avec des carences affectives très importantes dès le plus jeune âge. 
 



Qu’est-ce que l’hospitalisme ?


Lorsque les besoins affectifs ne sont pas assurés, des signes de troubles secondaires peuvent être observés. Ils sont alors liés à des facteurs environnementaux extérieurs à l’enfant. Un manque d’affection massif peut entraîner l’apparition de carences affectives, qui peuvent s'apparenter à des comportements de type autistique. Les origines de l'hospitalisme ne sont donc pas génétiques, comme le TSA ; les troubles ne s’expriment pas de la même façon, et sont généralement réversibles. 



Pour aller plus loin...


Les causes de l'autisme


Comme l'expliquent Peter Vermeulenest et Steven Degrieckdans leur livre Mon enfant est autiste : Un guide pour parents, enseignants et soignantsil n'existerait non pas une seule, mais plusieurs causes à ces perturbations neurodéveloppementales :



«Bien qu'il existe un consensus sur l'origine biologique de l'autisme, les scientifiques n'ont, à ce jour, pas réussi à définir une cause unique et spécifique de ce trouble. [...] La diversité au sein du spectre autistique est telle qu'il est impossible de l'attribuer à une seule cause bien précise. En conséquence, l'autisme peut avoir plusieurs origines, mais, dans la plupart des cas, des facteurs héréditaires entrent en jeu, comme l'ont démontré des études menées sur des jumeaux et des familles».



Marie Gomot ajoute :



«Les origines de l’autisme sont multigéniques et plurifactorielles. En effet, il n’y a pas que les gènes qui interviennent, il y a aussi tout ce qui les entoure et qui va influencer leur expression (l’épigénétique) et qui aura un impact. Il n’y a pas qu'un seul gène impliqué, mais vraisemblablement une combinaison de gènes, dits “candidats”, dont certains ont pu être identifiés, mais est-ce qu’ils sont associés spécifiquement à l’autisme ? Est-ce qu’ils sont associés à la fois à l’autisme et au retard mental ? Les chercheurs n’ont pas encore identifié la combinaison génétique qui mène à l’autisme».



Voilà la complexité à laquelle font face aujourd’hui les généticiens et chercheurs sur l’autisme. Selon Claire Wardak, plusieurs centaines de gènes sont concernés :



«Lorsque l’on consulte la liste “candidate” actuelle des généticiens qui s’intéressent à l’autisme, elle comporte plusieurs centaines de gènes. Ces gènes sont “candidats” à l'impact, sans doute en combinaison avec beaucoup d’autres facteurs.»



L’intervention d’autres facteurs environnementaux dans l’apparition de l’autisme est donc également envisagée par certains scientifiques. Les deux auteurs du livre Mon enfant est autiste : Un guide pour parents, enseignants et soignants, cités précédemment, évoquent notamment un environnement biologique tel que des infections virales durant la grossesse ou des complications à la naissance qui pourraient avoir un impact sur le développement cérébral du foetus ou du nourrisson.


En 2017, l’agence de santé publique canadienne a mené une étude exploratoire de près de 315 articles portant sur ce sujet et a émis l’hypothèse de l’existence de facteurs chimiques, nutritionnels, physiologiques ou encore sociaux comme possibles facteurs environnementaux. Toutefois, comme l’agence le précise dans son étude, il reste difficile d’établir un lien de cause à effet entre ces facteurs et le trouble du spectre de l’autisme. 
 
Marie Gomot expose les hypothèses en cours autour de ces facteurs «extérieurs», sur lesquelles les chercheurs concentrent leurs travaux : 



«Il existe en effet tout un ensemble de facteurs environnementaux qui vont venir potentiellement modifier le cours du développement cérébral, mais on ne connaît pas leur poids».



Ces facteurs candidats ne sont pas nécessairement postnataux, comme nous l’explique Claire Wardak, ils peuvent également intervenir pendant la grossesse et avoir un impact sur le développement cérébral du fœtus.  



En bref


Le trouble du spectre de l’autisme (TSA) est une pathologie qui repose majoritairement sur une vulnérabilité génétique. D’autres facteurs environnementaux prénataux et postnataux ont été identifiés, mais à ce stade, leur degré d’implication ne constitue que des hypothèses pour les scientifiques.
 
En conséquence, aucun lien ne peut être établi entre le port du masque chez la mère et l’existence d’un trouble de spectre de l’autisme chez le nourrisson. 


Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Vérifiée et fausse

Première apparition sur le web

Non renseigné

Dernière modification de la fiche de l'enquête
15 Jul 2020
Lieu de publication constaté
Autre
Actions entreprises par les journalistes

Afin d'y voir un peu plus clair sur les origines potentielles de l'autisme, et savoir si effectivement, ne pas voir le visage de sa mère pour un nourrisson entraînerait des troubles psychiques, nous avons décidé de nous tourner vers le service de Psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent de l'hôpital Robert Debré (Paris), véritable référence en la matière.

Nous avons également contacté la professeure Amaria BAGHDADLI, du Service Psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent au CHU de Montpellier.

Nous faisons une revue de presse et de la littérature scientifique sur l'impact que peut avoir le port du masque sur les jeunes enfants.

Sans réponse de la part des hôpitaux, nous avons contacté l'INSERM, qui nous a répondu, par l'intermédiaire de deux chercheuses Marie Gomot et Claire Wardak. Nous les avons interviewées.

Pistes et conclusions

Le TSA est majoritairement d'origine génétique. Des facteurs environnementaux extérieurs, pendant la grossesse et après la naissance pourraient avoir une influence mais tout cela reste sous forme d'hypothèse.   Aucun lien ne peut être établi entre le port du masque chez la mère et l’existence d’un trouble de spectre de l’autisme chez le nourrisson. 

Equipe Journalistes Solidaires

Dominique Lemoine

Tanguy Oudoire

© Journalistes Solidaires

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