Pour la rentrée 2020, les gouvernements européens ont dû mettre en place des dispositifs spéciaux pour protéger élèves et corps enseignant du Covid-19. / Photo : Unsplash

Ce tableau de dispositifs de rentrée en Europe est-il correct ?

Dernière édition le 28 Sep 2020 22:21:31 - Relecture par Claire Guérou , correction par Anne Smadja , coordonné par Cypriane El-Chami

C'est à nuancer

En bref

Le 27 août, Nantes révoltée partage sur Instagram un tableau comparant les mesures mises en place pour la rentrée scolaire par l'Irlande, l'Italie et Madrid avec celles prises par la France. Mais ce tableau nie le dispositif français existant.



La «France de Macron» serait la «cancre de l'Europe» dans ses mesures prises pour la rentrée scolaire 2020-2021 en lien avec la pandémie de Covid-19. C'est ce que cherche à démontrer le compte Instagram Cerveaux non disponibles dans une publication postée le 27 août dernier et likée par plus de 2 900 personnes. Cerveaux non disponibles y reprend l'image et le texte d'une autre publication du même jour sur le compte Nantes révoltée, likée près de 1 250 fois.


Connu pour sa ligne éditoriale très critique envers l'actuel gouvernement français, le média Nantes révoltée, suivi par plus de 30 000 personnes sur Instagram, avance en commentaire de son post que le gouvernement d'Emmanuel Macron n'aurait débloqué aucun budget supplémentaire ni créé de poste, contrairement à ses voisins européens.




Capture d'écran du tableau comparant les mesures de rentrée en Europe
Capture d'écran du tableau comparant les mesures de rentrée en Europe par Nantes révoltée



Sur ce tableau noir sont indiqués les dispositifs qui seraient mis en place pour la rentrée 2020-2021 par l'Italie, la République d'Irlande, la Ville de Madrid et la France «pour protéger les enseignants et les élèves» du Covid-19 :



  • en Italie : «80 000 enseignants recrutés, gel (sic) et masques obligatoires gratuits, achat de tables uniques...»

  • en Irlande : «1 000 enseignants supplémentaires, achat de nouveaux locaux, recrutement de conseillers»

  • à Madrid : «11 000 profs embauchés, classes de 20 élèves, rentrée repoussée, achat d’ordinateurs». Si l'auteur de ce visuel n'a pas pris en compte l'ensemble de l'Espagne, c'est probablement parce que la rentrée y est organisée de façon autonome par les dix-sept régions.

  • et enfin, en France : «Aucune préparation, aucun moyen, aucun protocole, pas de masque pour les élèves...»


Attention !
La pandémie, évoluant de jour en jour en France et en Europe, peut amener les mesures prises pour les écoles à être modifiées.


Les chiffres avancés sont vrais


En Italie


Le gouvernement italien a bien prévu d'augmenter considérablement le nombre d'enseignants qu'il recrutera dans l'année à venir. À la suite du décret de relance du 19 mai et de la loi du 17 juillet, il a effectivement autorisé le recrutement de 78 000 enseignants sur l'année 2020-2021. Celui-ci se fera sur la base de contrats à durée indéterminée à la fin des procédures des concours de recrutement qui ne débuteront pas avant le mois d'octobre. Toutefois, afin de ne pas attendre les résultats de ces concours, la ministre de l'Éducation, Lucia Azzolina, a annoncé fin juillet que 50 000 contrats à durée déterminée seront créés dès la rentrée de septembre.


Le 13 août 2020, dans une interview à Corriere della sera, la ministre de l'Éducation italienne a aussi annoncé que l'État serait en mesure de distribuer 50 000 litres de gel désinfectant par jour, soit 250 000 litres par semaine. On serait donc même au-delà des 170 000 litres avancés par Nantes révoltée dans le texte du tableau. Notons toutefois que la ministre ne précise pas si cela concerne uniquement les élèves ou bien l'ensemble du personnel des établissements scolaires. Elle a également cité la distribution de 11 millions de masques par jour, en accord avec le chiffre donné par Nantes révoltée.


Enfin, il en va de même de l'affirmation au sujet des pupitres individuels : ce sont bien 2,4 millions d'unités qui ont été commandées à 11 entreprises. Il faut toutefois préciser que ces commandes ne pourront être hqonorées avant le mois d'octobre. Et la rentrée, pourtant repoussée au 14 septembre, soit de deux semaines, a dû se faire sans eux.


En Irlande


En République d'Irlande, 1 080 postes vont être ouverts dans les établissements secondaires dont 120 qui seront dédiés au conseil d'orientation. À titre de comparaison, pour l'année scolaire 2019-2020, le nombre d'enseignants en Irlande s’élevait à 30 623 postes ETP (équivalent temps plein).


À Madrid


La présidente de la communauté de Madrid, Isabel Diaz Ayuso (Parti populaire), a mené une conférence de presse le 25 août 2020 pour annoncer les mesures prises dans la capitale espagnole. Elle a ainsi déclaré que «près de 11 000 nouveaux professeurs [10 610 exactement, ndlr] _allaient être embauchés» _de façon temporaire, grâce à un investissement de 370 milliards d'euros, afin de réduire la taille des classes.


À Madrid, la rentrée s'est faite de façon graduelle, entre le 4 et le 28 septembre, de la maternelle à l'université. Isabel Diaz Ayuso a également annoncé que chaque classe devra accueillir au maximum vingt élèves. Cela concerne tous les niveaux à partir de l'âge de 3 ans. De plus, afin d'assurer les cours à distance pour les autres élèves, 70 000 appareils informatiques (ordinateurs, tablettes, téléphones...) dont 6 000 caméras vont être achetés.


Quelques imprécisions cependant


Le budget alloué à la rentrée scolaire en Irlande


Dans le commentaire suivant cette image, l'auteur de Nantes révoltée écrit que sur l'île d’émeraude, «l’argent servira aussi à financer la construction de nouveaux locaux scolaires pour permettre la distanciation sociale». Un budget supplémentaire de 377 millions d'euros (et non 375 millions comme stipulé dans le post), va en effet être alloué aux écoles afin de les aider à préparer la rentrée.


En Irlande, une somme d'argent est attribuée tous les ans, en décembre ou en janvier, au primaire et au secondaire, pour permettre aux établissements de faire des travaux et de moderniser leurs locaux, par exemple. Pour la rentrée scolaire 2019-2020, 102 millions d'euros avaient été versés en août : 60 millions pour le primaire et 42 millions pour le secondaire. Interrogé par Journalistes Solidaires, le journaliste du quotidien national The Irish Times, Carl O'Brien, explique toutefois que «dans la majorité des cas, [l'argent débloqué pour la rentrée scolaire 2020-2021] ne concerne pas de nouveaux locaux. De façon très rare, des locaux temporaires ou des préfabriqués ont été mis à disposition pour faciliter les règles de distanciation physique.» 


Et en France ?


«Aucune préparation, aucun moyen, aucun protocole, pas de masque pour les élèves.» Sur le tableau de Nantes révoltée, la formule lapidaire est appuyée. Le commentaire qui l'accompagne mentionne quand même une mesure du protocole sanitaire, même s'il la remet en cause : la distanciation physique d'au moins un mètre qui doit être respectée lorsqu'elle est matériellement possible.
La réalité est un peu plus nuancée.


«Aucun moyen»?


L’école primaire bénéficiera de la création de 440 emplois ETP et ce, argumente le ministère, alors que l’effectif est en baisse de 42 520 élèves sur cette rentrée 2020 par rapport à 2019, ce qui correspond à l’équivalent de 2 397 postes à taux d’encadrement constant.


La circulaire de rentrée du 10 juillet ajoute que 1 688 postes supplémentaires ont été créés dans le premier degré, parmi lesquels 1 248 postes faisant partie de la réponse à la crise sanitaire ; ce à quoi il faut ajouter le doublement des postes d'AESH (accompagnants d'enfants en situation de handicap) par rapport aux 4 000 prévus dans la loi de finances.


«Aucun protocole» ?


Un protocole sanitaire a au contraire été émis par le ministère de l'Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports pour la rentrée 2020-2021. Il définit un peu plus que la distanciation physique :



  • Les parents doivent s'engager à ne pas envoyer leurs enfants à l'école en cas de fièvre ou de symptômes évoquant le Covid-19 chez l’élève ou dans sa famille. Même requête si l’enfant ou un membre du foyer a été testé positivement ou identifié comme contact à risques. Cela concerne également les enseignants.

  • La distanciation physique doit s’appliquer à l'intérieur, dès que cela est possible. Mais elle ne saurait être opposée à la poursuite de la scolarité. C’est-à-dire que si l’espace ne permet pas d’accueillir l’ensemble des élèves en maintenant la distanciation physique, alors la préférence va à l’accueil de tous les élèves.

  • Sont mentionnées les modalités du respect des gestes barrières (la fréquence et le moment de lavage des mains), mais également l’obligation du port du masque pour le personnel à l'intérieur et à l'extérieur en présence des élèves, des parents ou des collègues. Il est précisé que les masques «grand public» seront mis à disposition du personnel à raison de deux par jour de présence. Il est également indiqué que si les masques à destination des élèves sont effectivement à la charge des parents, des masques «grand public» seront fournis à ceux qui n’en disposent pas.

  • La limitation du brassage entre groupes d'élèves est aussi demandée même si non obligatoire : il revient aux établissements scolaires d'organiser le déroulement de la journée et des activités pour éviter au maximum les croisements ou les regroupements d'élèves ou de parents, notamment lors des arrivées et des départs.

  • Des mesures de «nettoyage et désinfection des locaux et matériels» sont détaillées : « Un nettoyage des sols et des grandes surfaces (tables, bureaux)» ainsi qu'«un nettoyage désinfectant des surfaces les plus fréquemment touchées par les élèves et personnels dans les salles, ateliers et autres espaces communs (comme les poignées de portes) [sont réalisés] au minimum une fois par jour. Les tables du réfectoire sont nettoyées et désinfectées après chaque service.»

  • Une «formation aux gestes barrières, aux règles de distanciation physique et au port du masque pour eux-mêmes et pour les élèves à destination des personnels» est ajoutée. Ainsi qu’une information à destination des parents et des élèves.


«Pas de masque pour les élèves» ?


Comme mentionné dans le protocole de rentrée, l’État a décidé de laisser la charge des masques aux familles. Dans les faits, elles n'auront pourtant pas toutes à les acheter elles-mêmes, car certains acteurs locaux ont pris le relais de l’État. Les régions, notamment, se sont mobilisées afin de doter les lycéens en masques.


Le vendredi 28 août 2020, la région Auvergne-Rhône-Alpes a annoncé ses mesures sanitaires pour la rentrée : distribution devant les établissements de trois masques jetables aux 350 000 lycéens et aux 50 000 apprentis, puis envoi aux familles de deux masques lavables par élève aux lycées ou aux Centres de formation d'apprentis (CFA). Au total, 2 millions de masques seront distribués par la région. À cela, il faut ajouter la dotation en distributeurs et en gel hydroalcoolique, en thermomètres, ainsi que l'expérimentation de caméras thermiques visant à détecter les individus fiévreux.


Plus tôt, le 21 août 2020, la région Occitanie a indiqué fournir deux masques lavables à chaque lycéen. En réalité, ce sont huit des neuf régions métropolitaines qui ont décidé de donner gratuitement des masques aux élèves, dont quatre qui ont choisi de ne doter que les familles défavorisées. Au 28 août, seule la Normandie n’avait pas prévu de distribution. Cette carte du JDD résume la position de chaque région sur la question.


La situation des collèges et des écoles varie elle aussi en fonction des départements et des communes.



En bref


Les chiffres avancés dans le tableau de Nantes révoltée sont essentiellement vrais concernant l'Italie, la République d'Irlande et Madrid.


En revanche, les précisions concernant la France sont fausses. Un protocole de rentrée, avec des moyens alloués particulièrement au Covid-19, a bien été mis en place par le gouvernement dans les établissements scolaires. Les régions, les départements et les communes sont également intervenus de manière différente selon les territoires.


Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Vérifiée et à nuancer

Première apparition sur le web

Non renseigné

Dernière modification de la fiche de l'enquête
28 Sep 2020
Lieu de publication constaté

Non renseigné

Actions entreprises par les journalistes

[x] Vérification des dispositifs mis en place par les gouvernements des 4 pays cités pour protéger personnel enseignant et élèves du Covid-19 à la rentrée 2020 [x] Prise de contact avec un journaliste du média El Pais pour recouper ses informations [x] Demande d'interview avec deux syndicats d'éducation de République d'Irlande [ ] Recherche dd'interlocuteur.rice pour la dernière partie (limites de ce genre de comparaison)

Pistes et conclusions

L'équipe a décliné l'enquête en s'arrêtant sur chacun des cas cités. Pour chacun des 4 pays, nous avons épluché les documents officiels et la presse pour identifier les protocoles et dispositifs mis en place cette rentrée scolaire en lien avec le Covid-19. L'équipe met également en perspective ces nouvelles embauches de professeurs en cherchant à savoir combien de professeurs font leur rentrée 2020-2021 sans cette hausse d'effectif.

Equipe Journalistes Solidaires

Stephan Giumelli

Manon Deniau

Floréane Marinier

© Journalistes Solidaires

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