La députée France Insoumise Danièle Obono aurait soutenu la libération de Georges Ibrahim Abdallah, présenté comme un «terroriste islamiste», qui est emprisonné depuis 1984.

Danièle Obono engagée pour la libération d'un terroriste islamiste ?

Dernière édition le 25 Nov 2020 10:01:38 - Relecture par Claire Guérou , correction par Nelly Pailleux , coordonné par Lina Fourneau

C'est essentiellement faux

En bref

Sur Twitter, une photo de Danièle Obono soutenant la libération de Georges Abdallah l’accuse d’être une «islamiste» soutenant un terroriste. Mais ce militant libanais emprisonné depuis plus de trente ans n’a aucun lien avec le «terrorisme islamiste».


Le 6 septembre 2020, le compte “Ecrins” publie un tweet aimé près de 400 fois et tout autant partagé, qualifiant Danièle Obono d’«islamiste raciste». Le texte est accompagné d'une photo de la députée La France insoumise (LFI) avec une pancarte réclamant la libération du «communiste révolutionnaire arabe, militant de la cause palestinienne, emprisonné depuis le 24 octobre 1987, Georges Ibrahim Abdallah». Sur la photo, l’accusation suivante : «Danièle Obono une députée française soutenant Georges Abdallah un terroriste qui a revendiqué cinq attentats en France. Cherchez l’erreur».


Une photo authentique ?


La première interrogation concernant ce cliché est la suivante : est-il authentique, ou la photo de Danièle Obono est-elle un montage ? La deuxième hypothèse paraît la moins probable : dans les commentaires de ce tweet se trouve une autre photo, cette fois de Manon Aubry, député européenne LFI, avec la même affiche. 


L'authenticité de la prise de vue est confirmée par le cabinet de Danièle Obono, contacté par Journalistes Solidaires : «Cette photo a été prise le 7 mars 2019, en marge d'un meeting féministe fait dans le cadre des élections européennes, par des militant.es défendant la cause de Georges Ibrahim Abdallah, pour leur communication.»


Après la vérification de l’authenticité de ce cliché, plusieurs points restent à éclaircir. 


Qui est Georges Ibrahim Abdallah ? 


D’après le cabinet de Loïc Prudhomme, député LFI de Gironde, que la rédaction de Journalistes Solidaires est parvenue à joindre, Georges Ibrahim Abdallah est un citoyen libanais communiste révolutionnaire, condamné à perpétuité le 28 février 1987 par une cour d'assises spéciale. Il est d'ailleurs présenté comme un «militant communiste libanais» par Le Monde diplomatique et un «marxiste libanais d’origine chrétienne» par _France Info_. Il serait également membre du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP).


D'après les autorités françaises, ses actes relevant du terrorisme sont ceux pour lesquels il est incarcéré : complicité de meurtre de deux diplomates étrangers en France. Cependant, ils ne sont pas considérés comme relevant du terrorisme islamiste.
Il est aujourd’hui incarcéré à la prison de Lannemezan, dans les Hautes-Pyrénées, depuis 1984, soit 36 ans de détention.


Georges Ibrahim Abdallah, auteur de cinq attentats : vraiment ?


En 1984, personne n’avait encore entendu parler de Georges Ibrahim Abdallah. Il est arrêté à Lyon, en octobre de cette même année, alors qu'il vient récupérer la caution de l'appartement qu’il loue et qui serait occupé par des membres des Fractions armées révolutionnaires libanaises (FARL), un groupe anti-sioniste et anti-américain. Il s’avère que Georges Abdallah en est le chef fondateur, mais les enquêteurs l’ignorent à cette date-là, car l’homme, placé en détention provisoire, se présente sous une fausse identité. Il est condamné deux ans plus tard à quatre années de prison pour détention d’armes et d’explosifs et usage de faux papiers.


En France, les années 1985-1986 sont sanglantes. Une série d’attentats fait plusieurs centaines de blessés et treize victimes. Ces trois attaques, de décembre 1985 à septembre 1986, sont revendiquées par le Comité de soutien avec les prisonniers politiques arabes du Proche-Orient (CSPPA) qui demande notamment la libération de Georges Ibrahim Abdallah. 


Puis en 1987, déjà incarcéré, il est cette fois jugé et condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour complicité dans les assassinats, en 1982, à Paris, de deux diplomates, le Lieutenant-Colonel américain Charles Ray (attaché militaire adjoint à l’ambassade des États-Unis en France) et l'Israélien Yacov Barsimentov (deuxième conseiller à l’ambassade d’Israël). Cette condamnation survient après la découverte de l’arme qui a servi au meurtre de ces deux diplomates dans une planque des FARL, arme qui se trouvait lui appartenir.


Ces deux assassinats ont lieu l'année où Israël attaque le Liban avec le soutien des États-Unis de Ronald Reagan. L'offensive vise l’OLP (l’Organisation de la libération de la Palestine) et Yasser Arafat, le chef de la résistance palestinienne. Les meurtres perpétrés sur le sol français sont présentés comme un acte de vengeance ciblé de la part des FARL envers Israël et les États-Unis.


Cette nouvelle condamnation bloque ainsi l’échange envisagé entre Georges Ibrahim Abdallah et Gilles Sidney Peyroles, diplomate français enlevé par les FARL au Liban en 1985. Ce dernier est libéré, mais pas Georges Abdallah. Plus tard, un troisième meurtre lui est attribué, celui de l’amiral américain Leamon Hunt à Rome en 1984. Le militant libanais est donc accusé de complicité dans trois assassinats de diplomates en 1987. 


Si l'on compte ces meurtres commis entre 1982 et 1984, ainsi que les trois vagues d'attentats survenus au cours des années 1985 et 1986, cela correspond à six attentats, et non cinq comme mentionné sur la photo de Danièle Obono. Mais Georges Ibrahim Abdallah n’a été reconnu complice ou coupable que pour trois d’entre eux, ceux de 1982 et 1984, et n’a jamais revendiqué les autres. Lui et les FARL ont été accusés à tort dans les attaques de 1985-1986 : quelques années plus tard, le ministre de la Police de l’époque, Charles Pasqua, reconnaît l’erreur des services de renseignement sur cette affaire : «Nos contacts, notamment algériens, nous assurent que le clan Abdallah n’est pour rien dans ces attentats. En réalité, nous n’avions aucune piste.» L’histoire donnera raison au clan Abdallah puisqu’en 1988, le poseur de bombes sera identifié : un membre du CSPPA qui accuse la France de soutenir militairement l'Irak et Saddam Hussein dans sa guerre contre la République Islamique d’Iran (1980-1988). Juridiquement, Georges Ibrahim Abdallah n'est ainsi reconnu complice ou coupable que pour les assassinats de 1982 et 1984.


Que veut dire : «Depuis 1999, Georges Ibrahim Abdallah est libérable» ? 


Selon TV5 Monde, si l’on suit les règles de la justice française, Georges Ibrahim Abdallah est libérable de prison dès 1999 : il a en effet purgé sa peine minimale (qui était de 15 années) et aurait eu une conduite exemplaire.


Mais depuis 1999, plusieurs demandes de libération ont échoué, toutes repoussées par la justice française en proie à des pressions extérieures. Dans le procès de 1987, pour l’assassinat des diplomates israélien et américain, les États-Unis se sont ainsi portés partie civile contre Georges Abdallah. En cause aussi, le fait qu’il ait fondé les FARL, un groupe anti-américain avéré.


Le cabinet de Loïc Prudhomme explique ce combat : «Entre 2004 et 2016, Georges Abdallah et ses avocats ont déposé neuf demandes de libération conditionnelle. Aucune n’a abouti favorablement. Si la plupart ont été refusées, il faut signaler qu’en janvier 2013, la Cour d’appel avait accédé favorablement à la demande de libération en la conditionnant à un arrêté d’expulsion du territoire. C’est le refus du ministre de l’Intérieur de l’époque, Manuel Valls, de signer l’arrêté d’expulsion nécessaire à sa libération, qui n’a pas permis la libération de Georges Abdallah de la prison de Lannemezan en 2013 et non une décision de justice.»


Georges Ibrahim Abdallah est donc encore en prison en 2020 ; c’est l’un des plus anciens prisonniers au monde. « Il a plus que doublé la peine de sûreté de quinze ans assortie à sa condamnation à perpétuité », précise le cabinet de Loïc Prudhomme. «Son maintien en détention revient à instituer une “perpétuité réelle”. La Convention européenne des droits de l’homme interdit d'ailleurs de maintenir un condamné en prison “sans aucun espoir de sortie”. Or c'est le cas aujourd'hui pour Georges Abdallah.»


Peut-on définir Georges Ibrahim Abdallah comme un terroriste ?


Les FARL n’ont pas commis d’actes terroristes comme le définit le Code pénal, c'est-à-dire qui visent à troubler l'ordre public, mais plutôt des attaques criminelles et surtout très ciblées sur des militaires en particulier. Les attaques terroristes de 1985 et 1986 ont, quant à elles, été perpétrées par des mouvements iraniens, comme vu plus haut.


Le cabinet de Loïc Prudhomme, fortement impliqué dans les démarches de demande de libération de Georges Ibrahim Abdallah, est formel : il n’est pas un terroriste. «Personne ne peut aujourd’hui affirmer que Georges Abdallah pourrait représenter un danger pour notre pays. Georges Abdallah est toujours un militant communiste révolutionnaire. Mais un terroriste, non.»


Qui d’autre soutient la libération d'Abdallah ?


La France insoumise n’est pas seule aux côtés de Georges Ibrahim Abdallah. Depuis toutes ces années, de nombreuses personnalités politiques et des associations se positionnent pour sa libération. Parmi elles, l’écrivain Gilles Pérault, père de Gilles Sidney Peyroles, Noël Mamère, député écologiste, André Chassaigne, président du Groupe de la gauche démocrate et républicaine à l'Assemblée nationale, ou encore Nathalie Goulet, sénatrice Union des Démocrates Indépendants (UDI) de l'Orne. Le collectif, «Libérons Georges Abdallah !», formé en juin 2004, mène le combat pour sa libération. «De nombreuses associations (dont la LDH [la Ligue des droits de l'Homme, NDLR]) et des élu-es (notamment et historiquement du Parti Communiste Français, Parti de Gauche, Europe Ecologie Les Verts, Nouveau Parti Anticapitaliste, Lutte Ouvrière entre autres puis plus récemment de la France insoumise) ont déjà fait part de leur soutien aux demandes répétées de libération de Georges Ibrahim Abdallah», conclut le cabinet de Loïc Prudhomme.



En bref


La photo de Danièle Obono revendiquant la libération de Georges Ibrahim Abdallah est authentique. La politicienne soutient la cause de ce militant communiste dans le cadre de son parti politique, la France insoumise, engagé de façon transparente depuis des années pour la remise en liberté de l’un des plus anciens détenus de France.


Georges Ibrahim Abdallah est un Libanais d’origine chrétienne qui n’appartient à aucun groupe terroriste islamiste. Il a été reconnu complice ou coupable de trois attentats, non de cinq, et dont les victimes ne sont pas françaises bien qu’elles aient été tuées sur le sol français.


Georges Ibrahim Abdallah est libérable depuis 1999 mais le maintien de sa détention serait aujourd’hui le fruit de pressions politiques étrangères.


Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Vérifiée et essentiellement fausse

Première apparition sur le web

Non renseigné

Dernière modification de la fiche de l'enquête
14 Nov 2020
Lieu de publication constaté

Non renseigné

Actions entreprises par les journalistes

Nous avons effectué quelques recherches sur la personne de Georges Ibrahim Abdallah, notamment dans les articles de presse. Plusieurs articles (Le Monde Diplomatique, France Info, TV5 Monde) résume la vie de ce militant, de sa première arrestation en 1986 à sa dernière demande de libération dans les années 2010.

Dans cet article, nous tâcherons de comprendre l'implication du parti La France insoumise dans la défense de celui emprisonné à perpétuité. Pour cela, le 16 septembre, nous décidons de demander une interview à Daniel Obono, députée LFI de la 17e circonscription de Paris. Son cabinet nous redirige vers Loïc Prudhomme, député LFI, engagé pour la cause.

En même temps, nous remarquons de nombreux liens formulés entre cette action et la dernière affaire mêlant Valeurs actuelles et Daniel Obono. En effet, début septembre, la femme politique noire a été représentée en tant qu'esclave dans les colonnes du journal conservateur.

Pistes et conclusions

Qui est Georges Ibrahim Abdallah ?

Né le 2 avril 1951 à Kobayat (Liban).  Il est présenté comme un militant communiste libanais par Le Monde Diplomatique, un _marxiste libanais d’origine chrétienne _par France Info  Il serait le chef fondateur des Fractions Armées Révolutionnaires Libanaises (FARL, anti-américain et anti-sioniste) et membre du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP)  Il est aujourd’hui incarcéré à la prison de Lannemezan, dans les Hautes-Pyrénnées, depuis 1987 pour complicité de meurtre. Il est à ce jour le plus vieux prisonnier de France et l'un des plus vieux au monde.

Est-il vraiment l'auteur de 5 attentats en France ?

La publication suggère que Georges Ibrahim Abdallah serait responsable de 5 attentats en France. En 1987, Georges Ibrahim Abdallah est bien condamné pour complicité d'assassinat, dans l'affaire des meurtres des deux diplomates français et israéliens, le Lieutenant Colonel Charles Ray (attaché militaire adjoint à l’ambassade des États-Unis en France) et Yacov Barsimentov (deuxième conseiller à l’ambassade d’Israël) en 1982 à Paris. L'arme du meurtre, lui appartenant, aurait été retrouvé dans une planque des FARL. Un troisième meurtre lui est attribué, celui de l’amiral américain Leamon Hunt à Rome en 1984. Ces meurtres ne sont pas vraiment considérés comme des attentats à proprement parlé, mais plutôt comme des attaques ciblées sur des militaires liés aux États-Unis et à Israël, comme un signe de vengeance dans sa lutte pour la liberté de la Palestine.

3 attentats surviennent en France dans les années 1985-1986 : l'attaque du RER, du magasin Tati et du bureau de poste, faisant 13 victimes et des centaines de blessés. Très rapidement les autorités de l'époque, dont le ministre de l'Intérieur, Mr Pasqua, attribuent ces attaques sanglantes au FARL et aux frères de Georges Ibrahim Abdallah, qui réclameraient sa libération par ces attentats sur des civils. Mais en 1988, les vrais auteurs sont identifiés : il s'agit d'activistes iraniens, du CSPPA (Comité de Solidarité avec les Prisonniers Politiques Arabes), qui réclameraient entre autre la libération de GIA, mais qui n'ont donc aucun lien avec le FARL ou la famille Abdallah. Les personnes ayant d'ailleurs livré son nom à l'époque ont reconnu plus tard qu'ils avaient communiqué le nom d'Abdallah, car ils ne savaient absolument pas qui en était l'auteur.

On ne peut donc pas dire que Georges Ibrahim Abdallah ait perpétré 5 attentats en France. Il a été reconnu coupable pour deux d'entre eux, et ce n'était pas des attentats visant des civils, mais des attaques ciblés sur des diplomates et militaires.

Est-il considéré comme un terroriste ?

Les FARL n’ont pas commis d’actes terroristes comme on l’entend habituellement (attentat à la bombe, assassinat de civils), mais plutôt des attaques criminelles et surtout très ciblées sur des militaires. D’autres actes plus terroristes (comme les attaques de 85-86 : RER, bureau de poste, magasin Tati) sont attribués directement aux FARL, mais qui en réalité n’ont jamais été commis par eux, mais par des forces iraniennes, en répression au soutient français à Saddam Hussein dans la guerre contre la République Islamique (1980-1988). À l’époque, GIA et ses frères sont des accusés faciles, et leur nom est donc rapidement attribué à ces attaques, et il le restera jusqu’en 1988 (authentification des vrais auteurs). C'est pour ces raisons que dans la pensée collective, ils sont considérés comme des terroristes. Mais leurs attaques étaient à chaque fois ciblée, il n'y avait aucune victime collatérale.

D'autres soutiens ?

Après vérification de l'image, il s'agit bien d'une vraie photo. A plusieurs reprises, le parti de la France Insoumise a en effet témoigné son soutien à l'homme, indiquant un certain "acharnement politique". Daniel Obono n'est donc pas la seule, et ne l'a sans doute pas fait en son nom, mais plutôt dans l'élan de son parti, La France Insoumise. Par exemple, la député Marion Aubry a, elle aussi, été prise en photo avec la même affiche. De nombreuses personnalités réclament la libération de GIA depuis plusieurs années :

  • L’écrivain Gilles Pérault, dont le fils, Gilles Sidney Peyroles diplomate français, a été enlevé par les FARL au Liban en 1985. Il avait d’ailleurs été inclu dans l’échange avec GIA, déjà incarcéré à l’époque, mais qui n’a finalement jamais été relâché. 
  • Noël Mamère (EELV) 
  • André Chassaigne (PC) 
  • Nathalie Goulet (centre) 
  • le collectif « Libérons Georges »

D'ailleurs, cette publication intervient quelques jours après la publication de Valeurs actuelles, qui représentait la député noire en tant qu'esclave dans les colonnes de son journal.

Equipe Journalistes Solidaires

Tanguy Oudoire

Anne Smadja

© Journalistes Solidaires

Report a bug - Design & Code by Amaury - Powered by Airtable