Ministère de l'Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l'Innovation / Crédits : Journalistes Solidaires

Des budgets inégaux pour les établissements du supérieur ?

Dernière édition le 14 mai 2021 à 9:27 - Relecture par Anne Smadja , correction par Cypriane El-Chami , coordonné par Claire Guérou

C'est à nuancer

En bref

D'après cette infographie, le budget alloué par l'État à l'enseignement supérieur serait inéquitablement réparti entre les filières. Si les chiffres avancés sont vrais, leur comparaison ne tient pas. Enquête sur le «coût annuel» des étudiants.

«Camarades bourgeois, camarades fils à papa», chantait Renaud en 1975. Comme Renaud, un internaute partage, dans un post Facebook, une infographie pointant du doigt les inégalités de «dépense publique annuelle par étudiant» en fonction des types d'établissements du supérieur. Réalisée par le magazine indépendant Frustration le 13 janvier 2021, cette infographie amateure est reprise le 23 janvier 2021 sur Facebook (13 mentions J'aime, 40 partages et 5 commentaires).

Infographie partagée sur Facebook et montrant supposément les différences de budget entre les différents types d'établissements du supérieur
Infographie partagée sur Facebook et montrant supposément les différences de budget entre les différents types d'établissements du supérieur

Alors qu'en 2020, la part du budget de l’État dédiée à la «Mission recherche et enseignement supérieur» s’élève à 9 % du budget national, soit environ 30 milliards d’euros, cette répartition entre étudiants des différentes filières paraît inéquitable. C'est ce que semblent dénoncer les auteurs de l'infographie, en soulignant parallèlement la proportion plus grande d'enfants d'ouvriers et d'employés dans les filières qui reçoivent le moins de dotations.

D’après les rapports du ministère de l'Enseignement supérieur et ceux de l'Institut national des statistiques et des études économiques (Insee), les ordres de grandeur visibles dans cette infographie sont réalistes et soulignent un écart surprenant entre étudiants en apprentissage, à l’université, en BTS ou en classe préparatoire (CPGE) et élèves des grandes écoles (Écoles normales supérieures, Polytechnique et École nationale d’administration). 

Un financement qui dépend du cursus

Chaque année, le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation calcule la dépense d'éducation, soit le coût annuel moyen d'un étudiant pour l'État. Un chiffre trouvé à partir de la dépense intérieure d’éducation (DIE). Cette case du budget de l'État désigne en fait l'ensemble des dépenses publiques et privées qui vont à l'éducation et à l'enseignement supérieur. Le «coût annuel» d'un étudiant pour l'État est calculé pour chacun selon son cursus. Par exemple, le coût d'un étudiant en 2018 est de 7 780€ en apprentissage, 10 120€ pour l'université, 14 180€ pour les sections techniques et scientifiques et 15 890€ pour les classes préparatoires. 

Pour les grandes écoles (Sciences Po Paris, École normale supérieure, École polytechnique et École nationale d'administration), aucun rapport de l’État n’est disponible. Dès lors, il faut se reporter à ceux d’autres institutions comme la Cour des comptes. Cependant, les rapports pèchent par leur ancienneté – 2012 pour Sciences Po Paris et l’ENS – ou leur rareté.

Pour cette raison, l'infographie publiée par Frustration n'est pas pertinente en tant que telle, et cela explique pourquoi aucune équivalence n'est réalisée par les services de l'Insee et du ministère de l'Enseignement Supérieur. Scientifiquement, une infographie n'est pas pertinente dans le cas présent car les données varient par leur ancienneté et leur méthode de calcul. Ainsi, sans présumer des variations qui ont pu intervenir depuis, il est impossible de proposer une comparaison valide.

Le peloton de tête : les grandes écoles

Sciences Po Paris a fait l’objet d’un rapport public thématique en 2012 établi par la Cour des comptes. Le coût moyen annuel pour l'État d’un étudiant de l'école était alors évalué à 15 360 €, pour les années 2005 à 2010. Des données anciennes légèrement inférieures à celles de l’infographie, mais qui tendent effectivement à montrer un coût supérieur de près de 50 % à celui d'un universitaire. 

Pour les Écoles normales supérieures (ou ENS, au nombre de quatre aujourd'hui : Paris-Ulm, Paris-Saclay, Lyon et à Rennes), la Cour estime le coût moyen d’un élève/étudiant «à 42 700 € à [Paris-Ulm], 44 700 € à Lyon et 33 000 € à Cachan [ou Paris-Saclay]». Rennes n’y figure pas : le site est indépendant des autres depuis 2013, l'année suivant cette étude. Peu ou prou, cela correspond à ce qui est annoncé par l’infographie de Frustration, qui repose uniquement sur les données concernant l'ENS Paris-Ulm.

La Cour pointe néanmoins «une absence de données et une structure des coûts de formation qui en rend la mesure très difficile». Elle avance des explications plus précises pour deux des ENS, Lyon et Paris-Saclay, où l'encadrement dont bénéficient les étudiants est particulièrement important. La juridiction financière propose un autre calcul, tenant compte du temps dédié à la recherche par ces mêmes enseignants-chercheurs qui forment «cet important taux d'encadrement». Un temps nécessaire consacrée à la recherche en grande partie financé par l'État et dont le coût est aujourd'hui inclus dans les chiffres des dépenses d'éducation, les faisant grimper pour les étudiants des grandes écoles. La Cour des comptes conclut qu'en mettant de côté ces dépenses qui ne bénéficient pas directement aux élèves, le coût annuel par étudiant serait alors de 23 000 € à l'ENS Lyon et de 17 000 € à Paris-Saclay, soit presque moitié moins que les chiffres aujourd'hui disponibles. Pour les normaliens-élèves (étudiants entrés sur concours et percevant une rémunération mensuelle de 1 494 € bruts mensuels en échange de la signature d’un engagement décennal), ce coût serait alors réduit à respectivement à 57 500 € et 50 700 €. 

Qu'est-ce que l'engagement décennal ?

L’engagement décennal est un contrat en vigueur dans plusieurs grandes écoles françaises (les ENS par exemple, mais aussi l’ENA ou encore Polytechnique). Les élèves entrés sur concours perçoivent une rémunération mensuelle, de l’ordre de 900 à 1 700 € bruts durant leur scolarité, en échange de laquelle ils s’engagent à travailler pendant dix ans dans le secteur public (années de scolarité comprises). Ils ont cependant la possibilité de «pantoufler», c’est-à-dire de racheter cet engagement afin d’aller travailler dans le privé de façon prématurée.

Au sujet de l’École polytechnique, un chapitre du rapport public 2020 de la Cour lui est consacré. Celle-ci estime le coût annuel de la scolarité d’un élève à 36 370 € pour l'État. Ce chiffre est bien loin des 62 350 € avancés par l’infographie de Frustration, mais il faudrait encore ajouter la rémunération d'une partie des élèves (elle s’élève à 900 € bruts par mois durant la scolarité selon ce même rapport). 

Enfin, en l’absence d’évaluation publiée officiellement du coût annuel moyen d’un élève de l’ENA, un article de BFMTV avance le chiffre de 83 963 €. Il provient d'un document annexé au projet de loi de finances pour 2016, plus précisément, page 206. Ainsi, la moyenne est de 84 047 € annuels pour les années 2013 à 2016, ce qui est légèrement en deçà des éléments avancés par l’infographie.

Comme pour les précédentes écoles, une des explications de ces variations réside dans la rémunération que perçoivent les élèves en échange d’un engagement décennal, s’élevant à 1 691 € bruts par mois.

Classes sociales, des proportions contrastées

La représentation des classes sociales modestes au sein des grandes écoles fait régulièrement l’objet de critiques dans le débat public. En la matière, l’Observatoire des inégalités, organisme indépendant fondé en 2003, et le ministère de l’Enseignement supérieur publient les références statistiques utiles. 

L’infographie rassemble dans la même catégorie les enfants d’ouvriers et d’employés, par opposition à ceux des «CSP+» (classes socio-professionnelles aisées). Distinction traditionnelle en sciences sociales, elle permet d’identifier approximativement les classes populaires et les classes supérieures à partir des catégories construites par l’Insee.

Dans l'ensemble, les ordres de grandeur utilisés se vérifient. Malgré tout, quelques inexactitudes se glissent dans l'infographie. Ainsi, une différence majeure notable : les enfants issus de milieux populaires ne représentent pas 41 % mais 28,2 % des étudiants à l'université en 2019-2020 selon le ministère de l’Enseignement supérieur. Une hypothèse pour le chiffre avancé par Frustration serait qu'ils ne s'intéressent qu'à la première année d'université. En effet, de nombreuses études documentent l’élimination progressive des enfants de classe populaire lors du cursus universitaire (de 31 % des étudiants en licence, ils ne représentent plus que 21 % en master).

Ainsi, si les données avancées par l'infographie sont dans l'ensemble justes ou proches de la réalité, leur mise en perspective par une infographie est tendancieuse car passe sous silence des différences de sources et de dates pouvant nuancer la conclusion que le magazine en fait.

En bref

Une infographie réalisée par le site d'informations Frustration le 13 janvier 2021 et reprise dix jours plus tard sur Facebook pointe du doigt les variations de la dépense publique moyenne par étudiant selon son cadre d’études.

Si les données utilisées dans cette infographie sont essentiellement vraies, leur comparaison n'est scientifiquement pas pertinente. Passant sous silence une partie des sources utilisées, l'infographie met sur un même plan des données dont les dates et les méthodes de calcul diffèrent. Ainsi, l'absence de prise en compte de potentielles variations intervenues depuis biaise la démarche et nécessite une lecture prudente du discours qui l'accompagne.

Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Vérifiée et à nuancer

Première apparition sur le web

Non renseigné

Dernière modification de la fiche de l'enquête
14 mai 2021 à 9:27
Lieu de publication constaté
Facebook
Actions entreprises par les journalistes
  • Recherche de l'origine de l'infographie
  • Vérification des nombres avancés par l'infographie
  • Vérifier si les données sont les plus récentes ou non
  • Interview d'un sociologue spécialisé dans l'éducation, d'un économiste de l'enseignement, etc..., pour expliquer les variations entre les coûts des différentes études supérieures
Pistes et conclusions

Une image publiée sur Facebook le 23 janvier par un certain Céd-Ric Moulin s'indigne de l'argent dépensé tous les ans par l'État pour les grandes écoles en comparaison avec les cursus moins sélectifs. L'infographie lie par ailleurs ces dépenses à la représentation des différentes classes sociales (ou CSP) dans chacun de ces types d'études. Si les nombres avancés semblent être dans le bon ordre de grandeur, il faut remettre ces éléments dans leur contexte.

Or, chaque année, le gouvernement (rapport de 2020 avec les données de 2018) et l'Observatoire des inégalités (rapport de 2018 sur les données de l'année 2016) publient ces chiffres au moins pour les BTS, les Universités et les Prépas. On peut donc les corroborer avec les dépenses des premières études supérieures (hors apprentissage) mentionnées dans l'image.

Pour l'ENS, Polytechnique et Sciences Po, nous avons trouvé les financements dans des rapports de la cour des Comptes, qui ne sont pas forcément les plus récents (2012 pour l'ENS et Sciences Po). Nous avons d'ailleurs contacté la cour des Comptes pour vérifier qu'elle n'avait pas de données plus récentes à nous communiquer. Concernant l'Ena, son financement fait partie du budget du gouvernement voté tous les ans par l'Assemblée nationale sous le nom de Loi de finances. Nous nous sommes aussi intéressés à la vérification des données concernant la proportion des différentes classes sociales dans chaque type d'étude supérieure.

Enfin, nous allons interviewer un sociologue de l'éducation ou un économiste de l'enseignement, etc., qui pourra nous expliquer le pourquoi des variations des coûts des différentes études supérieures.

Equipe Journalistes Solidaires

Clément Legros

Eliot Moyne

© Journalistes Solidaires

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