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L'ambassade de Chine en France relaie-t-elle un youtubeur complotiste ?

Dernière édition le 25 Nov 2020 09:52:13 - Relecture par Nelly Pailleux , correction par Lina Fourneau , coordonné par Tim Vinchon

C'est vrai

En bref

Le compte Twitter de l'ambassade de Chine en France a relayé la vidéo d'un youtubeur canadien dénommé Gweilo 60. Dans une précédente vidéo, l'homme partage des théories complotistes. Nous avons remonté leur trace.

Le 2 mai, l'ambassade de Chine en France a partagé, sur Facebook et Twitter, un article avec la vidéo d’un vlogger [un individu qui produit et se met en scène dans un blog vidéo, NDLR] canadien, Gweilo 60. Le titre du partage : «Comment les médias occidentaux manipulent l'opinion publique avec le langage qu'ils utilisent». Les posts sont accompagnés d'une traduction de la vidéo en français expliquant la prétendue «manipulation du langage».


Problème, le vloggeur est également friand de théories conspirationnistes largement relayées en Chine.


Qui est Gweilo 60, le vloggeur partagé par l'ambassade ?



Le tweet de l'Ambassade de Chine en France
 

Gweilo 60 est l'alias de Kirk Apesland, un vlogger canadien. Le terme "gweilo" est la version chinoise du "gringo" américain, étranger occidental vivant dans le pays. Très actif sur sa chaîne YouTube, il compte 293 vidéos, dans lesquelles il décrit sa vie d'expatrié en Chine et s’exprime sur la perception du pays par les Occidentaux. Avec 6,8 millions de vues sur sa chaîne, pour 59 000 abonnés, il se classe au 80ème rang des chaînes YouTube les plus regardées au Canada, d’après l’outil de mesure d’audience SocialBlade.
 
Dans sa vidéo partagée par l’ambassade, le vlogger explique que les médias provenant des "Fives Eyes" (Australie, Nouvelle-Zélande, Royaume Uni, Etats-Unis et Canada) diffusent uniquement des informations négatives sur la Chine dans des intentions de «propagande». En dix-sept minutes, il développe une argumentation sur l'usage de mots péjoratifs dans les médias occidentaux.



Les médias occidentaux, vous ne pouvez plus leur faire confiance

Conclusion de Kirk Apesland dans sa vidéo, visionnée 33 000 fois


C'est dans une vidéo intitulée «Quarantined in CHINA-Day 5-Conspiracy Theory», partagée le 27 mars, qu'il aborde les théories du complot, alors qu'il se trouve en quarantaine dans un hôpital chinois.


Il prétend ne faire «qu'écouter» des théories qu'on lui envoie et prévient en introduction : «écouter et croire ou penser que c'est vrai sont deux choses différentes». Il laisse le soin aux personnes qui regardent la vidéo de se faire leur propre opinion. Mais tout au long des dix-neuf minutes de la vidéo, il s'attache à renforcer de son analyse la thèse que le virus ne serait pas originaire de Wuhan, mais plutôt... des États-Unis.
 


Quelle est sa théorie et pourquoi est-elle complotiste ?


Un arbre à cinq branches ?


Le premier argument de Gweilo 60 : il existerait cinq variations du virus, «un virus de Wuhan, un virus coréen, un virus japonais, un virus italien, un virus iranien».  La conclusion est rapide : la racine de «cet arbre à cinq branches» se situerait aux Etats-Unis, seul pays où l’on retrouverait les cinq variations.



La base de données du GISAID

Visualisation graphique de l'arbre phylogénétique montrant l’évolution du virus SARS-CoV-2 à travers le temps et les pays


 

Cette théorie s’appuie sur une interprétation erronée des différentes études réalisés avec la base de données Global Initiative on Sharing All Influenza Data (GISAID). Elle présente un arbre phylogénétique, montrant l’évolution du virus SARS-CoV-2 à travers le temps et les pays. Une série d'études des génomes de milliers d'échantillons de ce coronavirus indique qu’il mute et évolue en s'adaptant à ses hôtes humains, ce qui est tout à fait habituel chez un virus. 


Une autre étude réalisée par des scientifiques de l'Université Britannique de Glasgow, qui a analysé les mutations au sein d’échantillons de génomes du SARS-CoV-2, a révélé que ces changements ne signifiait pas l'existence de souches différentes et ne sont pas nécessairement synonymes de danger. 


Des épidémies cachées par les américains ?


Le vlogger canadien poursuit sa démonstration en arguant que les États-Unis auraient mal diagnostiqué des cas de Covid-19, les attribuant à la grippe. Selon lui, ces cas auraient alors été dissimulés depuis «une bonne année». Ses arguments : Robert Redfield, directeur des Centres de contrôle et de prévention des maladies (Centers for Disease Control and Prevention, CDC), aurait admis ce point lors d'une audience d’une commission parlementaire.


Il établit également un parallèle entre le Covid-19 les problèmes pulmonaires liés au vapotage, dont de nombreux cas ont été reportés «depuis six mois». Ceux-ci présentent les mêmes symptômes de «sensation de verre dans les poumons».


Lors d'une audition de la commission parlementaire le 12 mars 2020, Robert Redfield a effectivement déclaré que certains cas récents d’abord diagnostiqués comme de la grippe, sont en fait morts du COVID-19, par manque de tests. Ses propos ont très vite été repris par la propagande chinoise, sur YouTube, Twitter ou encore Weibo. Ces diagnostics erronés ne prouvent cependant en rien que le Covid-19 ait existé avant le premier cas à Wuhan.


Les problèmes pulmonaires liés au vapotage ont été reconnus comme maladie par le CDC américain en juillet 2019 sous le nom d’«EVOLI» [e-cigarette or vaping product use-associated lung injury]. Ses symptômes sont très similaires à ceux de la grippe ou d’autres maladies respiratoires comme le Covid-19. Dans les deux cas, les patients peuvent souffrir d’essoufflement, de sueurs nocturnes, et d’un faible niveau d'oxygène. 


À la différence près que cette maladie, responsable de 52 décès aux Etats-Unis en 2019, n’est pas contagieuse. Elle touche aussi une population précise - les vapoteurs et est causée, selon le CDC, par l’usage d’un type très spécifique de recharges. Kirk Apesland fait donc un amalgame entre cette maladie des vapoteurs et le Covid-19.


Le virus échappé d'un laboratoire ?


Le vloggeur révèle enfin qu’en août 2019, le CDC a ordonné la fermeture du laboratoire P4 de Fort Detrick dans le Maryland, au sein duquel l’armée américaine travaillait sur les agents infectieux les plus dangereux au monde. Un drôle de hasard, qui pourrait laisser entendre que les Etats-Unis ont laissé échapper le virus.


Le laboratoire P4 de Fort Detrick a effectivement fermé en août 2019 de façon provisoire, à cause d’une faille de sécurité due aux «systèmes suffisants pour décontaminer les eaux usées», comme l’explique le New York Times. Il a rouvert en décembre 2019. 


Le président américain Donald J. Trump et le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo ont formulé l’accusation inverse, émettant l’hypothèse d’une fuite du virus d’un autre laboratoire P4, celui de du centre de virologie de Wuhan. Des accusations jugées “spéculatives” par l’OMS.


A l’heure actuelle, il n’existe aucune preuve selon laquelle le virus se serait «échappé» intentionnellement ou non d’un laboratoire chinois ou américain.


Une théorie empruntée au mystérieux «analyste» Larry Romanoff


Après investigation de Journalistes Solidaires, la théorie de Kirk Apesland se base en fait sur une thèse étayée par Larry Romanoff. Ce septuagénaire canadien, est particulièrement actif depuis quelques mois - 34 articles depuis décembre 2019 - sur le site du Centre for Research on Globalization. Un site qualifié par le Décodex du Monde comme source d’un «nombre significatif de fausses informations et/ou d’articles trompeurs». 
 
Dans un article publié le 11 mars, intitulé China’s New Coronavirus: An Examination of the Facts, retiré depuis mais accessible en archive, il déploie la quasi-identique théorie que reprend le vlogger. L’analyse, traduite en chinois, italien et allemand repose essentiellement sur une sélection d’informations issues de médias pro-étatiques chinois. Outre l'absence d'études ou de sources pour étayer ses propos, Larry Romanoff est notoirement antisémite.



Les Occidentaux vivent dans un monde illusoire en noir et blanc encadré pour eux par les programmes de leurs médias sionistes

Larry Romanoff, dans un article de novembre 2019


Relayée massivement par les officiels chinois





Sa théorie de l’origine américaine du coronavirus a été rendue extrêmement populaire depuis sa mise en avant par le porte-parole du Ministère des Affaires Etrangères chinois, Lijian Zhao. Le diplomate, au demi-million de followers, a partagé dans un tweet le 13 mars l’analyse de Romanoff accompagné du commentaire «Cet article est très important pour tout le monde. Lisez-le et retweetez.»  Le post est retweeté 12 000 fois, notamment par différents officiels chinois. 
 
Lijian Zhao, particulièrement actif sur Twitter, porte également de nombreuses autres accusations envers les Etats-Unis, auxquels il demande de «rendre des comptes». Dans son tweet du 12 mars, à propos de la déclaration de la CDC mentionnée plus haut,  il clame : «C’est sûrement l’armée américaine qui a amené l’épidémie à Wuhan. Soyez transparent ! Rendez vos données publiques ! Les Etats-Unis nous doivent une explication !» Les déclarations du porte-parole sont largement reprises par les médias chinois, CGTN en tête, puis propagées par les différents comptes diplomatiques à travers le monde. Ces derniers jours, il a paradoxalement repartagé des articles de fact-checking réalisés par les médias étatiques chinois rappelant l’origine naturelle du virus… 
 



En résumé, l’ambassade de Chine en France a bel et bien partagé la vidéo d'un vloggeur conspirationniste. Ce n'est cependant pas un acte isolé. Le 23 mars, elle pose une série de questions soulevant les mêmes théories. 


Malgré une rapide vérification de celles-ci, issues d’un site notoirement complotiste, les comptes diplomatiques chinois continuent de subtilement distiller l’hypothèse d’une origine américaine du virus sur les réseaux sociaux.


L’ambassade de Chine en France n’a fait que s’aligner sur le discours de l’État et du porte-parole du ministère des Affaires Étrangères chinois.  


 

Un grand merci à Linh-Lan Dao de France Info pour son implication et son mentoring. Elle avait déjà abordé le sujet dans une pastille #VraiouFake lundi 4 mai


Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Vérifiée et vraie

Première apparition sur le web
02 May 2020
Dernière modification de la fiche de l'enquête
02 Jul 2020
Lieu de publication constaté

Non renseigné

Actions entreprises par les journalistes

Nous vérifions si cette vidéo a été postée sur d'autres réseaux. Nous identifions et dressons le profil de l'auteur. Nous analysons la vidéo où il aborde les théories du complot entourant la Chine. Nous interviewons Zhao Alexandre Huang, doctorant et chargé de cours en Sciences de l'Information et de la communication, à l'Université Paris-Gustave Eiffel, qui a écrit sur la diplomatie et le community Management. Nous interviewons une sinologue sur les questions de langage diplomatique et de la presse. Nous interviewons Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique.

Pistes et conclusions

L'Ambassade de Chine a partagé un article avec une vidéo de ce vlogger canadien le 2 mai à 10h05 sur Facebook et Twitter. Le titre du partage est "Comment les médias occidentaux manipulent l'opinion publique avec le langage qu'ils utilisent". Sur les deux plateformes, le post est accompagné d'une traduction de la vidéo expliquant la prétendue "manipulation du langage".

"Gweilo 60" est un "Vlogger "canadien. Son nom réel est Kirk Apesland. _Gweilo _est la version chinoise du "gringo" américain. Très actif sur sa chaîne Youtube, il compte 293 vidéos, où il décrit sa vie d'expatriés en Chine, et débat sur la perception de la Chine par les occidentaux. Il compte 6,8 millions de vues sur sa chaîne, pour 59 000 abonnés. D’après HypeAuditor, il se classe au 80ème rang des chaines YouTube les plus regardées au Canada.

Dans sa vidéo réalisée sur les conseils d'un de ses followers, Bin Yang, le vlogger explique que les médias provenant des "Fives Eyes" (Australie, Nouvelle-Zélande, Royaume Uni, Etats-Unis et Canada) diffusent uniquement des informations négatives sur la Chine dans des intentions de "propagande", et développe en 17 minutes une argumentation sur l'usage de mots négatifs dans les médias occidentaux.

Exemple : " Les médias Chinois ne diffusent pas des informations mais de la propagande, les émeutiers à Hong Kong n'ont pas utilisé de violence, ou la Chine n'a pas su gérer la crise." Il déplore au passage le fait que Taiwan soit mentionné comme un pays, le considérant personnellement comme une province de la Chine.

Une vidéo qu'il conclut en disant : "les médias occidentaux, vous ne pouvez plus leur faire confiance". La vidéo est vue 33 000 fois sur sa chaîne. Il explique dans une autre vidéo qu'il a accepté que l'organe de presse national CGNT diffuse ce contenu le 6 avril, qui a ensuite été partagé par l'ambassade le 2 mai.

Dans une vidéo intitulée "Quarantined in CHINA-Day 5-Conspiracy Theory", il aborde les théories du complot, alors qu'il est en quarantaine dans un hôpital chinois. Les théories qu'il analyse proviennent d'après lui de liens que ses followers lui ont envoyés.

Il prétend ne faire qu'"écouter" les théories qu'on lui envoie et prévient en introduction de la vidéo : "écouter et croire ou penser que c'est vrai sont deux choses différentes". Il laisse cependant le soin aux personnes qui regardent la vidéo de se faire leur propre opinion. Il annonce qu'il ne va pas s'arrêter sur les "pinaillages" sur les chiffres. Il a cependant un avis très tranché.

Tout au long des 19 minutes de la vidéo, il s'attache à démontrer que le virus ne serait pas originaire de Wuhan, mais plutôt... des Etats-Unis.

Cet argumentaire n'est pas une invention de Kirk Apesland ou d'internautes à l'imagination débridée. Il reprend point par point l'analyse d’un consultant inconnu, « Larry Romanoff », publiée sur le site canadien Globalresearch.ca, site reférencé comme propagateur de fausses nouvelles par le DEcodex du Monde

Cette analyse a reçu un écho considérable car tweetée par le porte-parole du Ministère des affaires étrangères chinois, Zhao Lijian.

Equipe Journalistes Solidaires

Tim Vinchon

Sophie Bourlet

© Journalistes Solidaires

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