Photo de la page d'accueil du site internet de Sciences Po / Crédits : Cypriane El-Chami

L'écriture inclusive, obligatoire dans les copies de Sciences Po ?

Dernière édition le 4 mai 2021 à 17:05 - Relecture par Cosima Mezidi Alem , correction par Anne Smadja , coordonné par Tanguy Oudoire

C'est faux

En bref

Interviewée en direct sur RMC, la députée LR Annie Genevard regrette que des étudiants de Sciences Po soient sanctionnés pour ne pas employer l’écriture inclusive. Bien qu'engagée pour l'égalité femmes-hommes, l'école n'impose pas cette écriture.

Le 18 février 2021, la députée Annie Genevard, vice-présidente Les Républicains de l’Assemblée nationale, est invitée sur le plateau des Grandes gueules de RMC. L’interview de la députée est réalisée en direct par Olivier Truchot, et en appel vidéo sur la chaîne. Elle est ensuite relayée le jour même sur le compte Twitter de l’émission, où elle a été visionnée plus de 87 000 fois, et elle comptabilise près de 500 retweets.

L’intervention d’Annie Genevard porte sur l’écriture inclusive. En effet, elle fait partie des 60 signataires d’une proposition de loi «portant interdiction de l’usage de l’écriture inclusive pour les personnes morales en charge d’une mission de service public», déposée à l’Assemblée nationale le 17 février 2021. Dans l’extrait de son interview relayé sur Twitter, la députée regrette d’abord qu’ «il n’y [ait] pas de texte qui protège la langue [française, ndlr]». D’après elle, «l’Académie française est là pour régler certains usages et établir le dictionnaire» uniquement. Elle termine son intervention en déplorant «qu’aujourd’hui, à Sciences Po, une copie qui n’est pas rendue en écriture inclusive [soit] pénalisée, c’est insupportable». Une remarque qui n’a pas manqué de faire réagir sur les réseaux sociaux.

Une information niée en bloc

En réaction à cette publication, des internautes ont retweeté pour démentir l’affirmation de la députée. Cet étudiant de Sciences Po affirme par exemple qu’en deux ans d’études : «[il n’a] jamais rédigé une seule copie en écriture inclusive. Personne ne [l’]a jamais pénalisé pour ça». L’ancien «sciencepiste» et désormais youtubeur Hugo Travers confirme sobrement : «_C’est complètement faux.» _

Côté professoral, Astrid de Villaines, rédactrice en chef du Huffington Post et intervenante à l’école de journalisme de Sciences Po, témoigne pour sa part : «J’ai eu beaucoup de consignes quand j’ai commencé à donner des cours à @sciencespo mais jamais celle-là !» Même remarque du chercheur et enseignant François Gemenne :_ «C’est complètement faux. Je le sais bien, j’y enseigne et je note les copies des étudiants.»_

tweet hugo
tweet prof

Contacté par Journalistes Solidaires, le service de communication de Sciences Po dément par email :

«La scolarité de Sciences Po n’impose aucune forme spécifique d’écriture inclusive dans les copies des étudiants. Aucune consigne n’est donnée aux enseignants en ce sens. Un guide pour une écriture inclusive s’adresse au personnel administratif. Il s’agit de **recommandations **d’utilisation si jamais un salarié décidait d’utiliser l’écriture inclusive pour les communications institutionnelles.»

Pas d’écriture inclusive mais des mesures pour l’égalité femmes/hommes à Sciences Po

En juin 2015, Sciences Po est reconnu par l’Onu Femmes pour son engagement dans l’égalité entre les femmes et les hommes et participe à la campagne HeForShe. Entre 2015 et 2017, l’établissement suit un plan d’action de quinze mesures pour les trois ans. Celles à destination des étudiants sont les suivantes : «Renforcer et transversaliser les enseignements sur le genre, dans la formation initiale comme dans la formation continue, instaurer un parcours de sensibilisation des étudiants, améliorer les connaissances des disciplines et des métiers, proposer des ateliers pratiques de gestion de carrière et d’articulation des temps de vie.» Journalistes Solidaires a épluché l’ensemble des mesures proposées dans ce plan d’action : aucune n’implique ni ne suggère l’adoption de l’écriture inclusive.

Depuis 2017, des recommandations sont communiquées au corps professoral pour «œuvrer pour une égalité réelle entre femmes et hommes» à la suite de ce plan d’action. Là encore, aucune mention de l’écriture inclusive, que ce soit pour les enseignants ou leurs étudiants. Il y est plutôt question d’encourager la parité des candidatures aux postes de délégués de classe, ainsi que dans les listes de lecture par exemple, ou encore de conseiller de laisser sa porte ouverte lors d’entretiens bilatéraux avec un étudiant ou une étudiante.

Quelques jours après son intervention aux Grandes gueules, la députée Annie Genevard s’appuie sur un communiqué de presse datant de septembre 2017. Dans un tweet du 19 février 2021, elle y encadre le passage suivant : «la mise en place d’une Charte pour une communication non-sexiste et d’un Guide pour une écriture inclusive destiné au personnel administratif». Pas de mention du corps professoral ni des étudiants.

En 2018, Sciences Po exposait les mesures entreprises par l’établissement pour l’égalité femmes-hommes. Parmi ces dix actions, le point n°5 mentionne_ qu’«une Charte pour une communication non sexiste (eng., pdf) a été signée en 2016 dans le cadre du programme EGERA, et les salariés sont invités à suivre le Guide pour une écriture inclusive»._ Là encore, la mesure précise bien qu’il s’agit des salariés de Sciences Po, et non des étudiants de l’établissement. Dans le détail, en signant cette charte rédigée en anglais et traduite ci-après par Journalistes Solidaires, les établissements signataires (dont Sciences Po) s’engagent, entre autres, à mettre en place un cadre pour des campagnes de communication non sexistes, que ce soit en interne ou en externe. Ce cadre n’impose pas spécifiquement l’utilisation de l’écriture inclusive et ne semble pas concerner les travaux des étudiants.

Rien non plus, enfin, dans le règlement de la scolarité de Sciences Po, que suivent les étudiants de l’établissement pour connaître le déroulé de leur scolarité, les consignes pour leurs examens etc.

Une proposition de loi concernant les documents officiels et administratifs

En juillet 2020 déjà, des députés présentaient une proposition de loi «visant à interdire l’usage de l’écriture inclusive par toute personne morale publique ou privée bénéficiant d’une subvention publique». Celle-ci avait été renvoyée à la commission des affaires culturelles et de l’éducation.

Mi-février 2021, c’est le député François Jolivet (LR) qui porte une nouvelle proposition de loi «portant interdiction de l’usage de l’écriture inclusive pour les personnes morales en charge d’une mission de service public». Par ailleurs, dans une interview pour RFI, François Jolivet souligne précisément qu’à Sciences Po, «un certain nombre de professeurs, et pas tous, recommandent cette forme d’écriture mais ce ne sont que des initiatives très individuelles». Il considère également que «la gardienne de la langue française, c’est l’Académie française», contrairement à ce qu’avançait la députée Annie Genevard.

De son côté, l’Académie française s’était prononcée en octobre 2017. Dans une déclaration, adoptée à l’unanimité, ses membres élèvent «une solennelle mise en garde», craignant «une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité». L’institution rappelle aussi sa «mission» de «codifier» les évolutions et les innovations de la langue française. Cependant, comme le rappellent les journalistes des Décodeurs du Monde dans cet article, l’Académie française rédige son propre dictionnaire, et possède un droit de regard sur les publications du Journal officiel. Mais les prises de position des «Immortels» ne font pas office de loi ni de règle.

En bref

Les propos de la députée concernant la sanction d’étudiants n’utilisant pas l’écriture inclusive ont été démentis par l’administration de Sciences Po. Aucun document n’indique que l’écriture inclusive y soit imposée aux étudiants.

L’établissement propose toutefois à ses salariés d’adopter cette écriture lors de communications internes et externes. Cette proposition fait partie des mesures prises avec l’engagement pour l’égalité entre les femmes et les hommes, en coopération avec la campagne HeForShe des Nations unies.

édition 20/02/2021 à 18:38 : ajout du tweet de @advillaines

Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Vérifiée et fausse

Première apparition sur le web

Non renseigné

Dernière modification de la fiche de l'enquête
4 mai 2021 à 16:52
Lieu de publication constaté
Twitter
Actions entreprises par les journalistes

Vendredi 19 février 2021 :

  • recontextualiser cette déclaration avec la proposition de projet de loi déposée en février 2021
  • contacter l'administration de Sciences Po pour vérifier la situation
  • consulter les documents en lien avec les mesures prises par Sciences Po pour l'égalité femmes-hommes
  • trouver des témoignages sur les réseaux sociaux d'étudiant‧e‧s et/ou d'enseignant‧e‧s
  • contacter des associations étudiantes pour vérifier la situation
  • contacter le ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche pour vérifier la situation à l'échelle nationale
Pistes et conclusions

La députée Annie Genevard défend une proposition de loi visant à interdire l’usage de l’écriture inclusive et portée par le député François Jolivet et qu'elle a co-signée.

Pour appuyer son propos, elle partage dans un autre tweet un communiqué de presse de Sciences Po, qui ne mentionne un guide de l'écriture inclusive que pour les salarié‧e‧s de l'établissement.

Par ailleurs, en 2018, Sciences Po a également signé une charte visant à promouvoir l'égalité femmes-hommes, mais uniquement en ce qui concerne la communication.

Dans un tweet le 19 février 2021, Sciences Po dément : «La scolarité de Sciences Po n'impose aucune forme spécifique d'écriture inclusive dans les copies des étudiants.»

Equipe Journalistes Solidaires

Cypriane El-Chami

© Journalistes Solidaires

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