Il n'est pas prévu que les enfants soient retirés des familles. Image par Pedro1906 sur Pixabay.

L'OMS ou la reine d'Angleterre prévoient-elles d'enlever des enfants ?

Dernière édition le 09 Jun 2020 16:15:02 - Relecture par Lina Fourneau , correction par Anne Smadja , coordonné par Nelly Pailleux

En bref

Fin mars, les discours respectifs du docteur Michael Ryan, de l'OMS, et de la reine d'Angleterre, sortis de leur contexte, ont provoqué diverses élucubrations : ils voudraient enlever les enfants à leur famille, selon les sphères complotistes.

Le 30 mars 2020, dans la conférence de presse quotidienne de l’OMS, le docteur Michael Ryan, directeur exécutif chargé du programme OMS de gestion des situations d'urgence sanitaire, a prononcé une phrase qui a donné lieu à de nombreuses mauvaises interprétations. «We need to go look in families to find those people who may be sick», traduisez «Nous devons aller voir dans les familles pour trouver les personnes qui pourraient être malades [du coronavirus, ndlr]».


Cette affirmation a été reprise, notamment par l'éditorialiste Tucker Carlson sur Fox News : «Le docteur Michael Ryan, le leader de l’OMS, a annoncé qu’en réponse à la propagation du virus, les autorités pourraient avoir à entrer dans les maisons des gens et en retirer des membres de la famille, supposément par la force.»


Et de poursuivre en imitant Michael Ryan : «Juste pour que vous soyez au courant, nous venons dans vos maisons prendre vos enfants pour les isoler de façon "sécurisée et digne", quelle que soit la signification de cette expression.»


«Ce n’est pas quelque chose, dans des circonstances normales, que les officiels lâchent pendant des briefings, c’est le genre d’affirmation qui génère de la violence. Les gens ne réagissent pas bien quand on menace de s’en prendre à leur enfants. Mais Michael Ryan a dit que ce n’était pas important et c’est comme ça que les médias l’ont traité. Cela n’a pas fait un seul titre des médias principaux de ce pays», dénonce l'éditorialiste sur le plateau de Fox News.


L’interprétation a suscité de vives inquiétudes. Pourtant, il n’a jamais été question d’enfants dans les propos de Michael Ryan.




Celui-ci répondait en réalité à la question d’une journaliste de Bloomberg à propos des différentes approches de la quarantaine en Chine, en Europe et ailleurs : «Pensez-vous que la quarantaine domestique sera aussi efficace partout pour les personnes qui sont positives ou qu'une quarantaine centrale serait nécessaire pour avoir le même succès que la Chine ?»







À cette question, Michael Ryan a donc répondu :
«[...] Nous recommandons que tous les cas suspects soient testés, isolés dans une structure médicale appropriée. […] Dans l’idéal, cette quarantaine doit se passer en dehors de la maison/du foyer et c’est pour cette raison que si une personne est malade, il y a une chance pour qu’elle ait infecté sa famille. Mais ce [une quarantaine en dehors de la maison, ndlr] n’est pas toujours possible : il faut donc au moins assurer dans un contexte de quarantaine à la maison, un bon suivi et de bonnes recommandations médicales sur le fait de ne pas transmettre de maladie. Si quelqu’un tombe malade, il faut que le suivi régulier de cette personne soit une option pour les pays. Il est compliqué de mettre ceci en place en plein milieu d’une contamination intense. […] La mise en quarantaine des cas suspects est acceptable avec des informations appropriées, et surtout un moyen très rapide de les sortir de chez eux s’ils deviennent malades.»


Après avoir fait référence au président singapourien et à sa démarche, (celle d'envoyer du personnel médical directement dans les maisons pour assurer un suivi régulier des personnes contaminées) Michael Ryan a exhorté les gouvernements à s'inspirer de la démarche de Singapour, en affirmant notamment que si les applications mobiles étaient développées pour suivre des malades, le suivi médical ne devait pas être en reste et d’autres solutions humaines étaient possibles.


Un objectif : éviter les contaminations intrafamiliales


Vient ensuite la partie de la réponse qui a suscité des interprétations :



«Et en ce moment, dans la plupart des pays du monde, à cause du confinement, la plupart des contaminations qui ont lieu dans beaucoup des pays arrivent dans le foyer, au niveau de la famille. En un sens, la contamination a été retirée des rues et repoussée dans les unités familiales. Maintenant, nous devons nous rendre auprès des familles et voir pour trouver les personnes qui sont peut-être malades et les enlever pour les isoler de manière sécurisée et digne.



C’est ce que je disais précédemment par rapport à la transition entre la restriction des mouvements, les fermetures des magasins et les consignes de confinement, et l'après ; elle ne peut être faite que si nous avons mis en place les moyens d’être capables de détecter les cas suspects, isoler les cas confirmés, tracer les contacts qu’ils ont eu, assurer le suivi en tout temps, et isoler n’importe quelle de ces personnes qui tombent elles-mêmes malades.»


Cette affirmation s’inscrit donc dans le contexte d’une réponse visant à savoir quel type de quarantaine restait à privilégier ; Michael Ryan recommande notamment d’isoler les contacts au sein des familles pour éviter la contamination intrafamiliale. «Aller voir dans les foyers» fait certainement référence au procédé singapourien de vérification de l’état de santé des familles par le personnel médical.


En Angleterre, une référence historique et personnelle de la reine


Quant au discours de la reine d'Angleterre, s'il mentionne bien des enfants, la question de les retirer de leur famille n'est pas actuelle. Élisabeth II fait référence à son vécu personnel pendant la Seconde Guerre mondiale : « Cela me rappelle la toute première émission que j'ai faite, en 1940, avec l'aide de ma sœur. Enfant, nous parlions d'ici, à Windsor, à des enfants qui avaient été évacués de leurs foyers et envoyés au loin pour leur propre sécurité. Aujourd'hui, une fois de plus, beaucoup ressentiront un sentiment douloureux de séparation avec leurs proches. »




Il n'est pas question non plus, en Angleterre, de séparer les enfants des foyers. La bonne chose à faire évoquée par la reine est bien de respecter un confinement strict, et non de séparer les membres d'un même foyer. Les parents divorcés sont de fait, séparés de leurs enfants, du moins en partie. Les personnes âgées sont isolées également pour leur protection. Ce discours, prononcé le 5 avril 2020, a suivi l'annonce du confinement en Grande-Bretagne, qui a pris effet le 23 mars.







Au-delà des interprétations données à ce genre de propos, les vidéos reprennent des codes pour susciter la peur : filtre sombre sur les discours, parole accélérée pour donner un air robotique et donc déshumaniser les interlocuteurs, code couleur en noir et rouge, musique anxiogène ... Tout est là pour susciter de la terreur, de l'émotion. Et engranger davantage de vues.

Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Première apparition sur le web

Non renseigné

Dernière modification de la fiche de l'enquête
02 Jul 2020
Lieu de publication constaté
YouTube
Actions entreprises par les journalistes

Nous devons regarder les 28 minutes de la vidéo. Nous nous renseignons sur le groupe "OneNation", présent sur Facebook et Telegram. 28 mai :

  • Visionnage de la vidéo et prise de connaissances du nombre de personnes présentes dans les groupes Telegram publics (francophones et anglophones). Le plus gros compte 240 membres. 2 juin :
  • Consultation des données du site de One Nation. 9 juin :
  • Consultation de ce qui a déjà été fact-checké par JS ou d'autres médias.
Pistes et conclusions
  • La vidéo provient de la chaîne Youtube "¿ Pourquoi Pas ?" qui compte 8 740 abonnés. La chaîne a été créée en décembre 2018 et est animée par "Alice", une membre du groupe "One Nation". Elle a été publiée le 10 mai 2020 et cumule 53 939 vues à l'heure où nous écrivons (28/05/2020, 17h).

  • Le nom de domaine du site Internet de One Nation est distribué via Cloud Flare depuis Github. La personne qui s'occupe de l'infrastructure s'appelle Ludovic Grosshans, directeur de Gold Informatique. La société a été placée en liquidation judiciaire en 2013 mais héberge encore les statistiques du site.

  • Liste des arguments de la vidéo :

  1. "Le plan va continuer" : la pandémie et le confinement seraient un plan prévu depuis des années par "ils", exécuté par les "moutons".
  2. Il ne faut pas aller manifester car "ils" ont "36 milliards d'euros de budget pour le Défense". (fact-checking : 37,5 milliards d'euros prévus pour la Défense dans le budget 2020)
  3. Il ne faut rien attendre du gouvernement car il serait "englué jusqu'au cou dans des magouilles". En revanche il "redoute" un mouvement de masse pour "aller à la plage".
  4. La 2e vague de la pandémie serait "du vent". Le confinement serait la "phase 1" du plan et là on passe à la "phase 2". (fact-checking : selon les experts une 2e vague n'est pas à exclure mais rien n'est encore acté)
  5. Les informations contradictoires données par le gouvernement seraient calculées, pour contenir les gens dans la peur et la confusion. Elles viendraient d'un pouvoir "bien au-dessus de tout ça".
  6. Crainte par rapport aux "brigades sanitaires".
  7. Le test Covid effectué par les médecins serait systématiquement intégré à leur réseau. Si un patient est testé positif, il serait demandé de "balancer tout l'entourage familial proche" et leurs coordonnées et "toutes les personnes". Ces personnes seront testées et isolées, que le test soit positif ou négatif. Tout le monde serait testé positif et isolé le temps de fabriquer le vaccin.(voir l'article de 20 minutes)
  8. Les médecins sont payés pour "collaborer" avec le système. (voir fact-check Libération)
  9. Les données seront stockées sur des réseaux Microsoft (Health Data Hub). (voire article Usine Nouvelle)
  10. Il faut refuser les tests car ils sont fabriqués par l'industrie pharmaceutique qui les commercialisent sans autorisation.
  11. On peut être testé positif à n'importe quoi (elle prend pour exemple le test de la papaye du président tanzanien). (voir article du Monde)
  12. Reprise de la fake news sur la reine d'Angleterre et l'OMS par rapport aux enfants. (déjà fact-checké par JS)
  13. Le gouvernement ferait de la propagande contre les médecines alternatives en les qualifiant de charlatanisme (ex. du jus de légumes, du jeûne, des bains froids...). (voire debunk France Info)
  14. Le gouvernement va tester les enfants, les tester positifs et donc les isoler.
  15. Pour ne pas mettre ses enfants à l'école (les siens n'y sont jamais allés), il faut un esprit de solidarité. Il faut travailler de façon clandestine et ne rien déclarer. Par exemple ouvrir une friperie dans son garage. (idéologie de OneNation)
  16. Il faut arrêter de porter un masque, "si l'air passe, le reste passe". (déjà fact-checké cf. test de la flamme). De plus s'il y a moins d'oxygène il y a moins d'énergie pour le cerveau et donc plus de propension à ne pas réfléchir et à obéir.
  17. À partir de 24:30 : promotion de OneNation
Equipe Journalistes Solidaires

Floréane Marinier

Amaury Lesplingart

Lou Janssens

© Journalistes Solidaires

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