Article essentiellement faux du Irish Sun annonçant l'arrivée d'activistes homophobes russes en Europe

L'organisation homophobe russe Saw est-elle active en Europe ?

Dernière édition le 08 Sep 2020 15:11:31 - Relecture par Floréane Marinier , correction par Lina Fourneau , coordonné par Guillaume Amouret

C'est essentiellement faux

En bref

Un article du journal The Irish Sun affirme que le groupe homophobe russe Saw prépare le meurtre de militants LGBT+ en Europe. Mais selon les associations LGBT+ russes et européennes, l’article jouerait le jeu du groupe en amplifiant la menace.



«Chasser et tuer : les gangs russes homophobes Knife international inspirés par les films Saw préparent le meurtre de militants LGBT à travers l’Europe. » C’est sous ce titre alarmiste que le site anglophone The Irish Sun, par la plume du journaliste Mark Hodge, publie le 10 juillet dernier l’annonce suivante : le groupe homophobe russe Pila (Saw en russe) prévoirait d’étendre ses actions à l’Europe. Ce dernier est connu pour ses appels au meurtre des militants LGBT+ russes.


Le tabloïd cite pour appuyer ses dires un mail de menaces reçu par une militante russe, évoquant une extension sous le nom de «Knife International» dans cinq villes, Berlin (Allemagne), Varsovie (Pologne), Ostrava (République Tchèque), Kharkov (Ukraine) et Arnhem (Pays-Bas). Repris par plusieurs titres intéressés par les causes LGBT+, l’article a également été partagé sur Twitter par le compte francophone «Le Coin des LGBT+».


Que sait-on de ce groupe ?


L’organisation russe Saw, au nom et au graphisme inspiré du film éponyme, s’est fait connaître en 2018 en diffusant sur un site web du même nom les coordonnées personnelles de dizaines de militants LGBT+ russes avec pour message : «Hunt them, Kill them» («Chassez-les, tuez-les»). Pour inciter à la haine et à la violence homophobe, les auteurs du site promettent de «récompenser» celui qui passera à l’acte.


Malgré les contestations et actions en justice dont il est l’objet, le site web reste actif de juillet 2018 à juillet 2019. Peu évoqué dans les médias à son lancement, sa médiatisation s'amplifie le 22 juillet 2019 après l’annonce par les autorités russes de la découverte du corps de la militante LGBT+ Elena Grigorieva, décédée des suites de son agression au couteau trois jours plus tôt dans les rues de Saint-Pétersbourg. Or, les informations personnelles de la militante sont restées visibles sur le site du groupe homophobe pendant plusieurs mois. Non revendiqué, le meurtre provoque une vive émotion et le groupe homophobe est cité dans de nombreux articles internationaux, dont une dépêche AFP et un article du Washington Post.





Capture d'écran du tweet du "Coin des LGBT+".



Des menaces à nuancer


Bien que ce contexte donne du crédit aux menaces que The Irish Sun relaie, le tabloïd met à jour son article dès le 14 juillet 2020, soit quatre jours après sa publication initiale. Dans cette deuxième version, le nom de la militante russe ayant reçu le mail sur lequel se fonde cet article est retiré. Retrouvée grâce à des versions antérieures de l’article et contactée par Journalistes Solidaires, Svetlana Zakharova, chargée de communication du Russian LGBT Network, nous en explique la raison :



«Cette publication, c’est une absurdité. Mon nom a été retiré parce que j’ai écrit à l’auteur et lui ai signalé qu’il avait très fortement déformé ce que j’avais dit.»



Selon ses recherches et celles menées par le Russian LGBT Network depuis 2018, Saw ne serait en effet pas forcément une organisation structurée : «Même si on ne connaît pas l'identité des membres de ce groupe homophobe, il est fort probable que ce ne soit qu'une poignée d'individus profitant du contexte politique favorable en Russie pour faire peur». Cette opinion est partagée par les autres acteurs de défense des droits LGBT+ interrogés et se fonde sur l'absence de membres clairement identifiés et d'actions revendiquées par ce groupe, hors création du site.


Par ailleurs, les tenants et les aboutissants du meurtre d'Elena Grigorieva, militante sur de multiples fronts, font débat. Premièrement, les militants LGBT+ russes dénoncent une enquête officielle qui a laissé de côté le contexte de haine anti-LGBT+. Et pour Svetlana Zakharov, il n’y a pas de lien direct avéré entre ce meurtre et la présence des coordonnées d’Elena Grigorieva sur le site. _«On reçoit des menaces quotidiennement et nous sommes assez exposés», _souligne Svetlana Zakharov. En cause, les multiples engagements militants d'Elena Grigorieva, notamment contre la pratique des prisonniers politiques et l’annexion de la Crimée, font d'elle un personnage public sujet aux pressions. Elena Grigorieva a justement dénoncé la veille de son assassinat les menaces de mort qu'elle avait reçues, en portant plainte.


Le problème principal, selon elle, est le climat d’impunité en Russie autour de l'intimidation des LGBT+ et des agressions homophobes, illustré par l’inertie des pouvoirs publics face au site de Saw_. Et ce jusqu’à ce meurtre. «Avant cet événement, personne n’en parlait. Nous tentions depuis un an de faire fermer le site mais la justice et le gouvernement russe protègent les auteurs de ces actes contre la communauté LGBT»,_ alarme l'interlocutrice de JS.


C’est seulement quelques jours avant le meurtre que le site a finalement été fermé.


Une source unique et peu fiable


Le mail d'intimidation reçu par plusieurs groupes de militants LGBT+ russes le 10 avril 2020 constitue l'unique source sur laquelle se fonde le tabloïd The Irish Sun pour alerter d'un danger mortel planant sur les militants LGBT européens. Dans ce mail, que Journalistes Solidaires a pu consulter, une personne se présentant comme l’ancien chef des projets Saw_ annonce la cessation des «travaux» du groupe sur le territoire russe, pour des raisons de réorganisation et de problèmes financiers, sur un ton qui se veut professionnel. Les menaces reprises par le journal britannique se trouvent en post-scriptum du mail. Il y est annoncé le lancement d’un projet, Knife International, en Union européenne, à partir de la mi-mai, sur les cinq villes citées par The Irish Sun_. 


Sans nier toute possibilité qu'une action homophobe sur le sol européen par le groupe Saw ne survienne, Svetlana Zakharova invite à nuancer les allégations d’un mail destiné à effrayer :



«On reçoit tous les jours ce genre de menaces. Personnellement, je ne les prends pas au sérieux.»
Elle souligne qu’aucun acte contre des militants LGBT+ en Europe n’a pour lors été revendiqué par le groupe.



Cette absence de passage à l'acte est confirmée par plusieurs organisations européennes de surveillance des droits LGBT. «Selon nos informations, aucun militant en Union européenne n’est devenu la cible de ce projet [Knife International]», appuie d'ailleurs la branche européenne de l’Ilga, fédération internationale de 750 associations gays, lesbiennes, trans et intersexes qui observe les faits et gestes de Saw depuis ses premières apparitions en 2018.



«C’est un projet obscur créé dans le seul but d’intimider des militants LGBT+I. Il les cible individuellement et possède souvent certaines de leurs informations personnelles. Nous ne savons pas combien de personnes il y a derrière ce projet, mais de nombreux militants en Russie pensent qu’il s’agit juste de deux-trois individus qui prospèrent car leurs menaces deviennent virales», ajoute-t-elle.



En donnant de l’importance aux provocations du groupe, l’article du Irish Sun participe à cette viralité :



«Même si nous n’avons pas de preuve que ce projet aille au-delà des menaces verbales, il alimente évidemment les comportements les plus violents et incite d'autres à suivre l'exemple. L’article du Irish_ Sun et les articles similaires ne sont pas factuellement exacts._ Nous pensons qu’il est important d’être exact quand on écrit sur ce projet. Il est construit pour propager la haine et cherche à devenir viral grâce à des compte-rendus exagérés à son sujet.»



De même, l’ONG Amnesty International indique n’avoir relevé aucune exaction visant des militants LGBT+ revendiquée par le groupe en Europe depuis l’envoi de ce mail. 


Pour autant et malgré l'absence de passage à l'acte, les groupes LGBT+ dénoncent l’inertie des pouvoirs publics face à ces groupuscules homophobes.



«Les militants en Russie demandent des enquêtes sur ce projet, mais pour l’instant les autorités n’ont pas réagi. Le site du projet a été bloqué en Russie, mais le projet en lui-même est toujours actif et lance des menaces dans des messages individuels aux militants, explique l’Ilga Europe. Par exemple, Ioulia Tsvetkova continue à recevoir des menaces de mort de leur part et la police n’a pas accepté ses plaintes.»



«Les menaces de mort et les menaces homophobes sont illégales dans tous les pays, et c’est la responsabilité des autorités d’agir, conclut l’organisation internationale. Elles ont tous les outils et les instruments légaux nécessaires pour cela.»



En bref



  • Selon The Irish Sun, un groupe homophobe russe, connu pour la mise en ligne de données personnelles de militants LGBT+ russes et des appels au meurtre, cherche à s’étendre en Europe.

  • Son unique source est un mail de menaces reçu par des militants LGBT+ russes en avril 2020.

  • Selon ces mêmes militants et les observateurs internationaux interrogés, l’article amplifie considérablement la menace réelle et aucune exaction revendiquée par ce groupe n’a été identifiée en Europe.

  • L’Ilga Europe juge sévèrement l’article qui entre dans le jeu d’un projet «construit pour propager la haine et [qui] cherche à devenir viral grâce à des compte-rendus exagérés à son sujet.»




En Russie, les attaques contre les militants LGBT+ sont aussi institutionnelles


Mentionnée par l’Ilga Europe, l’histoire de Ioulia Tsvetkova, militante féministe et LGBT+, illustre bien les attaques institutionnelles visant les militants en Russie. Depuis fin 2019, elle fait l’objet d’une enquête criminelle pour avoir mis en ligne des dessins montrant des organes génitaux féminins. Frappée d’une assignation à résidence pendant quatre mois, assortie de restrictions strictes de déplacement, elle risque de deux à six ans de prison pour «production et diffusion de matériaux pornographiques» ainsi qu’une forte amende au titre de la loi contre la «propagande homosexuelle»


Cette loi fédérale adoptée à l’unanimité en 2013 interdit la «propagande en faveur de relations sexuelles non traditionnelles auprès de mineurs» sous peine d’amendes allant de 4000 roubles (environ 50 €) pour un particulier, à 40 000 roubles (soit environ 115 000 €) pour une personne publique et plus encore si cette «propagande» est diffusée sur le net. Comme le note Amnesty International dans son rapport 2019 sur le respect des droits humains en Russie, «la "loi sur la propagande gay", de nature homophobe, a été à plusieurs reprises invoquée pour réprimer la liberté d’expression des membres de cette communauté. Les militant·e·s des droits des personnes LGBT+ étaient fréquemment la cible de menaces, dont les auteurs jouissaient d’une totale impunité».


Un rapport transmis en juillet 2020 au Conseil des droits de l'homme des Nations unies (lien) par douze organisations russes de défense des droits de l’homme, dont le Russian LGBT Network, le Moscow LGBT Initiative Group Stimul et le Transgender Legal Defense Project, évoque une proportion d’environ 16 à 20 % des LGBT+ victimes de violences physiques pour une moyenne de 70 crimes motivés par la haine anti-LGBT répertoriés par an. Selon les associations, un grand nombre de ces crimes ne serait pas communiqué à la police russe. Police à laquelle 73,3 % des LGBT+ affirment ne pas faire confiance, selon les chiffres 2019 de l’enquête annuelle du Russian LGBT Network.


Le 1er juillet dernier a été adoptée une réforme majeure de la Loi fondamentale russe à la suite d’un scrutin référendaire controversé. Cette révision introduit dans la constitution le principe conservateur selon lequel le mariage (et donc la famille) ne peut résulter que de l’union d’un homme et d’une femme. Pour les militants LGBT+ russes et les observateurs internationaux, cette nouvelle loi risque à nouveau de légitimer la violence contre les LGBT+ en Russie.

Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Vérifiée et essentiellement fausse

Première apparition sur le web

Non renseigné

Dernière modification de la fiche de l'enquête
04 Sep 2020
Lieu de publication constaté

Non renseigné

Actions entreprises par les journalistes

juillet 14 juillet 2020: prise en main du sujet, premières recherches

  • recherches d'informations sur l'organisation russe Saw et ses actions passées
  • recherche des possibles activités de ce groupe aujourd'hui en Russie et en Europe
  • Listing contact : associations défense des droits LGBT+ en Russie et en Europe, notamment dans les capitales citées par l'article du Irish Sun - ONG et organismes de coopération européens pour la protection des droits de l'homme 20 juillet 2020 : contact du Coin des LGBT+ - pas de réponse 22 juillet 2020 :
  • contact d'Amnesty International - Réponse : la branche française de l'ONG recherche si des menaces ont été perçues sur le sol européen
  • Contact de l'OSCE : pas de réponse 23 juillet 2020 :
  • contact de l'ILGA : pas de réponse
  • contact duRussian LGBT+ Network (Réseau LGBT+ Russe) : réponse de la personne originellement citée comme source de l'article du Irish Sun 29 juillet
  • Interview du Russian LGBT Network 30 juillet - relance de l'ILGA - réponse OSCE : travail sur les données de l'année n-1 donc ne verront une possible hausse des violences à l'encontre des militants LGBTI en Europe qu'en 2021. Mais n'ont pas reçu d'alerte relative à "saw " ou "Knife International "
Pistes et conclusions

L'article du Sun sur lequel se base le thread twitter évoque un fait nouveau : L'expansion du groupe Saw en Europe avec le projet "Knife international" mais n'interview personne concerné directement par le sujet et reprend d'anciens éléments de contextes sur le sujet.

The Irish Sun reste trop léger sur la question que nous nous posons : "Le groupe #Saw agit-il contre les activistes LGBT en Europe ? Comment les activistes y réagissent ?".

Une version antérieure de l'article (modifié le 14 juillet à 14h08) désigne Svetlana Zakharova, militante du Russian LGBT network, comme source du mail cité, parmi d'autres mails de menace reçus. Il est probable que son nom a été supprimé pour la protéger.

Ressources police :

Groupes LGBT :

Equipe Journalistes Solidaires

clement legros

Julie Le Mest

© Journalistes Solidaires

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