Contrairement aux propos de certains médias, il n'y aucun lien à démontrer entre l'arrivée de réfugiés et la destruction de masques à la caserne de Belgrade (Belgique).

La Belgique a-t-elle détruit des millions de masques pour faire de la place à des réfugiés ?

Dernière édition le 02 May 2020 01:19:06 - Relecture par Alice Carel , correction par Anne Smadja , coordonné par Lina Fourneau

C'est faux

En bref

Un article du site Médias presse info affirmait le 5 avril que le gouvernement belge aurait détruit des millions de masques pour faire de la place à des réfugiés dans le centre militaire de Belgrade, à Namur. Si ces deux évènements ont bien eu lieu, ils ne sont pourtant pas corrélés.

Dans un article daté du 5 avril, signalé à Journalistes Solidaires, Médias presse info publiait une enquête avec le titre suivant : _« La Belgique avait détruit des millions de masques de protection pour faire de la place pour les "réfugiés" ». _L'article a été repris à maintes reprises par la suite.


Le média, qui relaye fréquemment des idées de l’extrême droite et est souvent friand de fake news, donne la parole à Marc Caekebeke, adjudant à la retraite. Celui-ci indique alors que « des millions de masques » ont été détruits afin de loger des demandeurs d’asile. « En 2015, le gouvernement a décidé que la Croix-Rouge utiliserait certains bâtiments militaires pour accueillir des réfugiés. Il fallait faire de la place », cite le média.


En réalité, les propos de Marc Caekebeke sont issus d’une interview parue deux jours plus tôt dans le journal flamand Het Nieuwsblad. Contacté par nos soins, Mark Caekebeke regrette la récupération de ses dires par les médias en question, car il considère qu'il n'y a effectivement aucun lien entre ces deux événements.





« En 2015, quand la Croix-Rouge est arrivée, elle n’a pas pris la place des masques, c’est faux. Le SPF (Service public fédéral) Santé publique avait déjà fait détruire une partie du stock, donc automatiquement cela libérait une superficie de stockage qui pouvait bénéficier à la Croix-Rouge », confie l'adjudant à la retraite.



En effet, le 14 septembre 2015, la Croix-Rouge de Belgique a bel et bien investi les lieux pour accueillir des réfugiés, indique leur rapport d’activités de cette année-là. À la suite de cette ouverture, une centaine de personnes s'y sont installées le 18 septembre« Quand la Croix-Rouge est arrivée, l’entrepôt était vide et avait bien été mis à disposition par l'État au préalable », confirme le service presse de la Croix-Rouge. Le centre militaire de Belgrade faisait bien partie, à ce moment-là, des neuf centres d’hébergement mis à disposition par l’État en 2015.


Mais qu'en est-il de la destruction des masques ? Pour comprendre, nous avons retracé la chronologie du problème avec Marc Caekebeke, chargé de gestion des stocks de matériel de santé à la caserne de Belgrade à cette période.


Des masques en prévision d'autres épidémies


Tout commence en 2006 lorsque l'État belge décide de constituer un stock stratégique de masques FFP2 et chirurgicaux pour pallier les risques que représentait une éventuelle pandémie. Ce sont alors plus de 40 millions de masques chirurgicaux et 23 millions de masques FFP1 et FFP2 qui sont commandés, selon Mark Caekebeke.


À partir de cette date, les premières fournitures sont livrées dans les différentes casernes, à la demande du gouvernement. « Cela a pris un peu de temps à arriver mais, entre 2006 et 2008, on a eu dans les stocks environ 60 millions de masques à la caserne de Belgrade. Il s'agissait de stocks stratégiques pour la grippe aviaire », précise l'ancien adjudant.


En 2009, la grippe aviaire arrive aux portes de l'Europe et Mark Caekebeke est alors chargé de réunir tous les masques pour les envoyer dans les différentes provinces belges. Or, quelques mois plus tard, les masques reviennent à la caserne. Ils ne sont pas sortis de leur emballage, mais considérés comme inutilisables car il est impossible d'assurer leur efficacité médicale. Dès lors, les stocks se répartissent dans différents hangars.


Pour être plus explicite, le hangar G4 servait de réserve pour une grande partie des FFP2/FFP1. Le reste se trouvait dans le hangar G3 avec les masques chirurgicaux. Dans le hangar G5 étaient stockés uniquement les masques revenus des autres provinces après la grippe aviaire.


L'élément perturbateur survient en 2012, lorsque Mark Caekebeke signale une fuite dans la canalisation de chauffage qui alimentait le G3 et le G4. À cette époque-là, la Défense est déjà en procédure de vente pour ces quartiers de Belgrade, et ne veut pas engager de réparation. En tant que gestionnaire de quartier, Mark Caekebeke interpelle le SPF afin de les alerter sur le problème. En 2013, une expertise médicale souligne les mauvaises conditions de stockage, mais le SPF prolonge quand même la location des hangars jusqu'en 2015.



« Le ministère de la Santé a décidé de conserver les masques même s'il n’y avait plus de chauffage dans les deux hangars. Pour eux, il était bien stipulé que le taux d’humidité était inférieur à 75 % », rappelle Mark Caekebeke.





Quelles sont les recommandations de stockage des masques de protection respiratoire ?

D'après un document que nous nous sommes procurés, le Conseil supérieur de la Santé en Belgique indique que les masques FFP1 et FFP2 peuvent être réutilisés sauf « s'ils ont été souillés ou endommagés » ou « si la déformation de la barrette nasale et la distension des élastiques ne permettent plus une bonne étanchéité au niveau du visage ». Et de conclure : « En cas de réutilisation du masque, son stockage en emballage propre et sec est conseillé. »


D'après ces informations, les conditions ne semblaient pas respectées à la suite de cette fuite en 2012.







En 2015, le quartier étant en prévente, les premiers militaires quittent la caserne, surtout au nord du quartier. Certains hangars, désormais laissés à l'abandon, sont octroyés par la Défense au service de la Croix-Rouge, « sans toucher aux stocks initiaux du SPF Santé publique », souligne l'adjudant retraité.


Mais sans corrélation avec la destruction des masques du G3 et du G4 qui a commencé à partir de 2015, et qui s'est poursuivi jusqu'en 2017.


« À partir de fin 2017, il ne restait plus au quartier de Belgrade que 22 millions de masques chirurgicaux qui n’avaient pas été touchés ou n’avaient pas été distribués dans les hôpitaux ou dans les provinces », conclut Mark Caekebeke.


Pas de distinction au moment de la destruction


Contacté par Journalistes Solidaires, le ministère de la Défense confirme : « Les masques ont bien été détruits sur demande et par le SPF Santé publique jusqu'en 2018. »


Fin 2018, il ne reste plus rien des stocks stratégiques, qui comprenaient au départ 60 millions de masques. Le problème, c'est qu'une réserve qui n'avait pas été touchée par les problèmes de canalisation en 2012 a néanmoins été détruite au même titre que les autres. Aussi, au moment de la grippe aviaire, le SPF Santé publique n'a pas véritablement mis à jour le nombre de masques sortis et revenus à Belgrade. « Pour éviter le comptage, la totalité des masques sortis de la caserne a été considérée comme consommée. Des masques jamais sortis et toujours bien stockés ont quand même été détruits jusqu'en 2018 », regrette l'adjudant Mark Caekebeke.


Le ministère belge de la Santé, que nous avons contacté, a fait savoir que tous les documents pour répondre à cette question précise ne sont pas, pour le moment, en sa possession.




Les dates vous paraissent encore floues dans cette enquête ? Aucun problème, on vous résume tout dans cette infographie



Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Vérifiée et fausse

Première apparition sur le web
08 Apr 2020
Dernière modification de la fiche de l'enquête
01 May 2020
Lieu de publication constaté

Non renseigné

Actions entreprises par les journalistes

Partant du principe que Medias presse info est considéré, selon Decodex, comme peu fiable, il nous faut vérifier l'alternative annoncée par Marc Caekebeke.

Il prétend qu'en 2015 : "le gouvernement a décidé que la Croix-Rouge utiliserait certains bâtiments militaires pour accueillir des réfugiés. Il fallait faire de la place." Nous allons donc nous tourner du côté de la Croix Rouge en Belgique.

Il nous faut prouver que des millions de masques (combien exactement ?) ont été enlevés de la caserne de Belgrade (Belgique) pour accueillir les réfugiés. Prouver que les deux informations sont vraies et voir si elles ont un lien.

Le Vif a l'air d'être le journal francophone belge qui a révélé le 23 mars le fait que des millions de masques ont été jetés ces dernières années. Nous avons contacté le journaliste qui a écrit l'article selon qui il n'y a aucun lien entre le fait que les masques ont été enlevés "pour faire de la place aux migrants".

Pour ce qui est de l'accueil des réfugiés, on apprend dans le rapport d'activités de 2015 que La Croix Rouge de Belgique a en effet réquisitionné plusieurs endroits dont le centre de Belgrade, un centre militaire, le 14 septembre 2015 et accueillait 100 réfugiés quatre jours plus tard. Nous avons contacté hier Quentin Courtois, le directeur du centre de Belgrade qui est là depuis la mise en place de ce site.

La Croix Rouge explique que les locaux étaient vides quand ils ont été investis.

Pistes et conclusions
  • La corrélation des informations fait croire que ce sont à cause des réfugiés que les masques ont été enlevés dans l'article de Medias Presse. 

  • Voilà ce que dit l'adjudant : "Pourquoi alors tout le stock a été détruit? Il est vrai que c'était en retard. Je crois que les premiers masques détruits en 2015 avaient une date d'expiration jusqu'en 2010. Les dernières pièces détruites en 2018 étaient bonnes jusqu'en 2015. Mais je pense que la principale raison était le manque d'espace. En 2015, le gouvernement a décidé que la Croix-Rouge utiliserait certains bâtiments pour accueillir des réfugiés. »"

  • Selon la Croix Rouge, c'est l'Etat qui a donné ces locaux pour que l'organisme puisse s'installer. Il n'a pas été vidé pour la Croix Rouge.

  • Selon le site Apache.be, 32 millions de masques chirurgicaux et 6 millions de masques FFP2 ont été remplacés en 2009 à l'occasion de la crise H1N1. Ont-ils été brûlés depuis?

  • "La conservation d'un masque se fait dans un espace sec et ventilé, à température ambiante. Dans de telles conditions, ces matériels médicaux n'ont pas de raison de se dégrader, et peuvent ainsi être utilisés plusieurs années après une date de péremption indicative."

  • Nous avons contacté l'adjudant Mark Caebekke qui nous explique dans quelles conditions étaient stocké les masques, et depuis quand chronologiquement. Pourquoi ils étaient dans un mauvais état : > masques redistribués en belgique pour la grippe aviaire puis revenu à la caserne > problème de chauffage

  • Le problème de chiffres vient d'un distinguo à faire entre les masques FFP2 et les chirurgicaux

  • La destruction des masques s'est faite en plusieurs temps par trois compagnies (il donne un nom à un moment)

  • Après 2015, les masques étaient encore stockés à Belgrade mais les migrants n'ont absolument rien à voir.

Equipe Journalistes Solidaires

Manon Deniau

Mathilde Mazy

Lina Fourneau

© Journalistes Solidaires

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