Éloigner les guêpes avec de la fumée de café ? Journalistes Solidaires a mené l'enquête.

La fumée de café est-elle un répulsif efficace contre les guêpes ?

Dernière édition le 16 Sep 2020 18:47:22 - Relecture par Nelly Pailleux , correction par Anne Smadja , coordonné par Cypriane El-Chami

C'est à nuancer

En bref

Cet été, pour lutter contre la présence de guêpes autour des maisons, de nombreuses recettes ont circulé sur les réseaux sociaux. Journalistes Solidaires a enquêté sur l'une d'entre elles conseillant la fumée de café, particulièrement virale.



Le 9 août 2020, un post Facebook des sapeurs-pompiers de Bartenheim (68) indique, photos à l’appui, que faire brûler du café moulu permettrait de «passer un excellent moment sans danger… et sans [les guêpes]». Depuis sa publication, ce post a été partagé plus de 133 000 fois, commenté plus de 9 300 fois et a suscité plus de 5 200 réactions. L'idée est simple : placer une petite quantité de café moulu frais dans un récipient qui ne craint pas la chaleur, l'enflammer et le laisser fumer repousserait les guêpes.  


Contactée par Journalistes Solidaires, l'équipe des sapeurs-pompiers de Bartenheim n'a pas donné suite à nos sollicitations pour comprendre l'origine de cette «recette».








Or, si pour de nombreux internautes ayant commenté la publication, la recette a l'air de fonctionner, il n'est pas possible d'affirmer qu'elle est véritablement efficace. En effet, elle n'a été l'objet d'aucune étude scientifique, comme l'explique Éric Darrouzet, enseignant-chercheur à l'Institut de recherche sur la biologie de l'insecte (IRBI) :



«J'avais entendu parler de cette technique, mais personne ne sait ce qu'il en est. Il faudrait en faire l'expérience scientifique : tester l'intensité de la fumée, tester d'autres cafés, d'autres aliments ou différentes quantités...»





La fumée, une technique déjà connue


La capacité répulsive de la fumée est connue et utilisée couramment par les apiculteurs pour endormir les abeilles pendant qu'ils récupèrent le miel ou déplacent la ruche par exemple. «C'est un mélange très perturbant pour les insectes, indique Éric Darrouzet. Elle peut saturer leurs récepteurs olfactifs, situés sur leurs antennes, leur donner trop d'informations et donc les désorienter. Elle peut aussi leur faire penser à un incendie et les inciter à retourner rapidement à la ruche chercher des provisions pour se préparer à fuir.»


En revanche, pourquoi brûler du café plutôt qu'un autre combustible ? Le choix serait plutôt réalisé pour son aspect pratique, comme l'explique Mathieu de Flores, chargé de mission Sciences participatives à l'Office pour les insectes et leur environnement (OPIE)



«Nous avons tous du café moulu chez nous, ça n'est pas particulièrement polluant et ça ne tue aucun insecte. En revanche, ce n'est pas parce que cela fonctionne quelque part que c'est extrapolable.».



Ce que confirme Robin, désinsectiseur de la société spécialisée dans l'intervention et la destruction de nids d'hyménoptères, Guêpes Éclair«Le café brûlé peut fonctionner. Mais on peut brûler tout autre chose, comme l'encens, cela marcherait aussi bien. C'est vraiment la fumée en elle-même qui agit.»



Comment réagir face à des guêpes ?


Robin, de Guêpes éclair, décrit la manière dont son entreprise agit face à un nid :



«On neutralise le nid par l'utilisation de neurotoxiques, des produits qui vont agir sur le système nerveux des hyménoptères. On les utilise de façon raisonnée, on ne va pas les propulser dans la nature. En fait, quand on traite les nids, on essaye de les traiter au cœur, pour ne neutraliser que le nid et ne pas polluer l'environnement autour, qui est sain. C'est nettement moins polluant que les produits sous forme de bombe.»
    
Bien que chimique, l'usage raisonné de ce produit est conseillé par Mathieu de Flores : «Ce sont clairement des insecticides. Mais sous un toit, le risque de contamination du milieu naturel est quand même assez limité. Il ne faut surtout pas hésiter dans ces cas-là à contacter ce genre d'entreprise, car il peut y avoir un risque de sécurité importante pour les habitants».  




Quid des pièges à guêpes ?


En amont, si l'on observe la présence régulière de guêpes autour de l'habitat, l'idée d'un piège doit être réfléchie avec soin : «On peut mettre un piège, qui va être efficace, mais s'il est mal fait ou mal mis, les guêpes vont venir s'alimenter sans se faire piéger ; cela devient une source d'alimentation habituelle pour elles, donc il y a un risque accru d'invasion», met en garde la société Guêpes éclair. Elle conseille de disposer le piège dans un rayon de cinq à six mètres, loin de la table. Une fois cette zone identifiée, les guêpes communiqueront au reste de leur colonie la présence d'une source d'alimentation. «Il faut savoir que les guêpes prennent du sucre uniquement pour leur consommation personnelle. La viande sert à alimenter les larves», précise Robin.


«Donc si vous leur mettez un bout de viande à quelques mètres, elles iront aussi dessus et vous laisseront tranquilles», complète Éric Darrouzet. Mathieu de Flores propose également de leur offrir de la nourriture, qui peut être une solution pour un peu de tranquillité :



«Si elles sont autour de vous en plein repas, c'est qu'a priori, elles n'ont pas à manger ailleurs. Elles n'ont strictement aucune agressivité quand elles viennent chercher de la nourriture. Prenez une petite coupelle, mettez-y un liquide sucré (de la confiture) et mettez-la un peu avant le repas, assez loin de la table».



Plus besoin de vouloir tuer ces insectes donc, il suffit de les détourner des assiettes. 


Cependant, la technique d'un répulsif, comme la fumée, peut parfois être préférable : aucun risque de prolifération des guêpes, et surtout aucune condamnée à mort. 


Quels sont les bons gestes à adopter ?


Du self-control, puisque quand on a peur des guêpes, on va s'agiter. Les guêpes ne vous piqueront qu'en défense à un geste de votre part», _d'après Robin de Guêpes éclair. «Elles ne cherchent pas à vous piquer, elles veulent nourrir leurs larves», confirme Éric Darrouzet. En cas de nid à proximité du lieu d'habitation, Mathieu de Flores conseille de faire appel à des entreprises spécialisées dans la destruction de nids d'hyménoptères qui interviendront de manière efficace, tout en respectant le mieux possible l'environnement. 



En bref



  • À ce jour, aucune étude scientifique ne permet de prouver que le café en lui-même aurait un effet répulsif contre les guêpes et autres hyménoptères.

  • En revanche, produire de la fumée est un bon moyen pour les faire fuir. Brûler du café ou encore de l'encens fonctionnerait a priori, mais rien ne permet de statuer sur l'efficacité propre du café. 

  • L'idée d'un piège n'est pas forcément la meilleure, par son côté non sélectif, mais aussi car un piège mal fait peut au contraire attirer les guêpes et augmenter les risques de piqûres. 




Aller plus loin...


2020, une «année à guêpes» ?


Certains désignent 2020 comme une année record en termes de population de guêpes : sur les tables de pique-nique, sur les terrasses, autour des piscines, des barbecues, la cohabitation durant l'été aurait été rude. Mais peut-on vraiment dire qu'il y a bien plus d'individus cette année que les années précédentes ?


Selon Mathieu de Flores, rien ne permet de l'affirmer :



«Si on voulait mettre en évidence qu'il y a beaucoup plus de guêpes d'un point de vue «population» cette année, il faudrait mettre en place un comptage rigoureux des nids et des individus au sein des nids et établir des points de comparaison. Évidemment, il n'y en a pas avec les années précédentes.» 



Le chargé de mission à l'OPIE explique que les populations de guêpes peuvent varier énormément (jusqu'à 80 %) d'une année sur l'autre et ce, de manière tout à fait naturelle. D'après lui, la météo de ces derniers mois joue un rôle clé dans leur nombre et leur présence autour des lieux d'habitation : 
    



«On a eu un hiver plutôt doux et un printemps très beau, ce qui fait que les nids se sont très bien développés, avec beaucoup d'individus, puisque les reines ont pu pondre en quantité en raison du beau temps. S'ajoute à cela une période de sècheresse très marquée, qui fait que les nids, très importants, ont besoin d'eau et de nourriture. Or, on trouve cela dans les jardins, autour des tables de pique-nique, des terrasses, des piscines... Les guêpes sont peut-être un peu plus nombreuses que les autres années puisqu'elles se sont bien installées au printemps, mais on a aussi beaucoup plus d'occasions de les rencontrer». 
    
L'enseignant-chercheur Éric Darrouzet confirme les observations de Mathieu de Flores. Il ajoute que la présence accrue de guêpes pourrait également être un indicateur du manque d'insectes dans l'environnement, du fait de la météo et de l'utilisation de traitements pesticides dans les champs. Sans ces insectes, moins de nourriture pour les prédateurs carnivores, dont les guêpes, d'où leur déplacement vers les habitations. «Ce qui fait qu'on les voit plus et qu'on se dit qu'il s'agit d'une année à guêpes», conclut l'enseignant-chercheur. Contactés par Journalistes Solidaires, les différentes entreprises spécialisées dans la destruction de nids d'hyménoptères, donc directement au contact de ces insectes, confirment cette tendance.



Les insectes volants en voie de disparition 


Plus largement, les activités humaines engendrent des dégâts irréversibles sur les populations d'insectes : «Il y a la destruction des habitats. De plus, l'utilisation massive de pesticides depuis les années 1990, comme les néonicotinoïdes, représentent l'apocalypse pour les insectes, alerte Mathieu de Flores. En trente ans, dans des réserves naturelles en Allemagne, la quantité d'insectes volants capturés dans des pièges standardisés a diminué de 75 à 85 %. Et qu'est-ce qu'il y a autour de ces espaces ? De l'agriculture qui s'est intensifiée 


Mathieu de Flores va jusqu'à parler de la disparition d'une fonction écosystémique : «On est dans une crise d'extinction majeure potentielle, on est en train de menacer la pollinisationLes trois quarts de la diversité de ce qu'on va manger est directement lié aux insectes. Les fruits et les légumes, tout comme 80 % des plantes à fleurs, dépendent de l'activité des insectes».


Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Vérifiée et à nuancer

Première apparition sur le web

Non renseigné

Dernière modification de la fiche de l'enquête
23 Sep 2020
Lieu de publication constaté
Facebook
Actions entreprises par les journalistes

Nous avons contacté une société privée en charge du traitement des nids d’hyménoptères (guêpes, frelons asiatiques et européens), afin d'en savoir plus sur l'efficacité du café moulu brûlé contre les guêpes. Nous avons également contacté un Youtubeur, spécialisé dans la réalisation de vidéo d'intervention sur des nids de frelons et de guêpes. En parallèle, nous avons contacté les pompiers de Bartenheim via Facebook, afin de leur poser quelques questions sur le protocole décrit dans leur post. Pour en apprendre davantage sur le côté scientifique de cette méthode pour repousser les guêpes et notamment comprendre pourquoi les sapeurs pompiers de Bartenheim préconisent d'utiliser du café moulu, nous avons joint des scientifiques de l'Institut de recherche sur la biologie de l'insecte et de l'Office pour les insectes et leur environnement.

Pistes et conclusions

Plusieurs entreprises spécialisées dans ce type d'intervention nous affirment que cette technique serait bel et bien efficace. Selon elles, le café moulu brûlé provoquerait de la fumée et une légère odeur, faisant ainsi fuir les guêpes. Ce piège repousse les guêpes, sans assurer qu'elles ne reviennent, contrairement au piège de la bouteille coupée en deux, goulot vers le bas remplie de sirop, qui va justement les attirer sans forcément les piéger. Pour que le piège soit efficace, selon Étienne Lgf, Youtubeur spécialisé dans ce type d'intervention, une marre de café conséquente est nécessaire. Le café serait ici utilisé pour son odeur âcre lorsqu'il est brulé et son côté supportable pour l'homme.

Equipe Journalistes Solidaires

Tanguy Oudoire

Claire Guérou

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