La lettre de Virginie Despentes a été lue en direct le 4 juin 2020 sur France Inter. / Crédits : Andrew Buchanan, Unsplash

La lettre de Virginie Despentes contient-elle des imprécisions ?

Dernière édition le 27 Jul 2020 04:16:00 - Relecture par Anne Smadja , correction par Lina Fourneau , coordonné par Amaury Lesplingart

C'est vrai

En bref

Le 4 juin 2020, le chroniqueur Augustin Trapenard lit une lettre rédigée par l’auteure Virginie Despentes en direct sur France Inter. Plusieurs points ont paru douteux à l’auditorat de la station. Journalistes Solidaires a tenté de les éclaircir.

Sur le site de France Inter, le document intitulé «Lettre adressée à mes amis blancs qui ne voient pas où est le problème» est présenté comme ayant été rédigé «après la manifestation [du 3 juin 2020, ndlr] en soutien à Adama Traoré [pour dénoncer] le déni du racisme [et expliquer] en quoi «être blanc» constitue un privilège». Depuis, la lettre de Despentes a fait couler beaucoup d’encre, tant sur la forme que sur le fond. Certaines de ces réactions ont été référencées par la médiatrice de Radio France, pointant du doigt des imprécisions, voire des «mensonges».


L’intention de cet article n’est pas de remettre en question les arguments avancés par l’auteure de la lettre – notre lectorat est libre de se faire son opinion personnelle – mais de rétablir des faits vérifiés pour permettre un débat éclairé autour de ce document. En étudiant cet enregistrement diffusé sur la chaîne YouTube de France Inter, nous avons identifié quatre points qui méritent des clarifications.


Première citation : «[...] Je ne me souviens pas avoir jamais vu un homme noir ministre. Pourtant, j’ai 50 ans. J’en ai vu, des gouvernements.» (0’10-0’17)


Dans la presse, on ne parle souvent de la couleur de peau des ministres que lorsque ces derniers et dernières sont victimes de propos racistes (la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye, l’ex-ministre des Sports Laura Flessel, l’ex-ministre de la Justice Christiane Taubira, ou encore l’ex-secrétaire d’État Rama Yade).


Les hommes politiques noirs se font plus rares dans les médias. Kofi Yamgnane a fait les grands titres lors de son élection en tant que maire de Saint-Coulitz en 1989, avant d'être nommé secrétaire d’État chargé de l'Intégration auprès du ministre des Affaires sociales et de l'Intégration de 1991 à 1993. Avant lui, l’athlète Roger Bambuck a également occupé un poste de secrétaire d’État, cette fois-ci à la Jeunesse et aux Sports, de 1988 à 1991. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un titre de «ministre», ces deux personnalités politiques peuvent faire office de contre-exemples à cette première affirmation. 


Pour vérifier précisément celle-ci, la rédaction de Journalistes Solidaires aurait dû réaliser des «statistiques ethniques» (ou «ethno-raciales», comme le défend la chercheuse Mirna Safi dans son ouvrage Les inégalités ethno-raciales (La Découverte, 2013)), en se basant sur la liste des membres des gouvernements français de ces cinquante dernières années – ce qui est, à ce jour, interdit en France. Par ailleurs, la loi française ne prévoyant pas de mention de «personnes noires» ou de «personnes arabes» en l’occurrence, nous aurions eu à arbitrer quels membres des gouvernements étaient noirs, ce qui aurait été illégal. (voir encadré)



 



Deuxième citation : «[...] Dans la population carcérale, les Noirs et les Arabes sont surreprésentés» (0’19-0’23)


Pour éclairer ce point, nous nous sommes basés sur la «Statistique trimestrielle des personnes écrouées en France», un document produit par le Bureau de la donnée de l’administration pénitentiaire appartenant au ministère de la Justice. Pour le premier trimestre 2020, on compte 65 300 personnes détenues dans les prisons françaises.


Les seules informations référencées sur l’identité des personnes détenues sont la tranche d’âge à laquelle elles appartiennent, leur niveau d’instruction et leur nationalité. Sur ce dernier point, le rapport mentionne que 76,4 % des personnes détenues sont de nationalité française et 23,6 % de nationalité étrangère (soit 15 386 personnes).


Parmi ces dernières, 34,1 % sont d’une nationalité européenne, 50,8 % d’une nationalité africaine, 9,3 % d’une nationalité américaine, 5,2 % d’une nationalité asiatique, moins de 0,1 % d’une nationalité océanique et 0,5 % sont d’une nationalité d’autres pays ou de nationalité inconnue. À noter que ce rapport distingue les personnes détenues de nationalité algérienne (14,9 %), marocaine (12,4 %) ou tunisienne (6,4 %). Si ces données nous permettent de connaître la nationalité des personnes détenues en France, aucun renseignement n’y est donné sur la couleur de peau de celles-ci.



Des données non référencées en France


Certains pays, comme le Royaume-Uni, recensent «l’ethnicité» des personnes détenues. D’après le gouvernement britannique, on comptait 82 990 personnes incarcérées en Angleterre et au Pays de Galles au 31 mars 2020. La population carcérale est répartie en cinq «groupes ethniques» : Asiatique/Britannique Asiatique ; Noir/Africain/Caribéen/Britannique noir ; Mixte/De groupes ethniques multiples ; Autre groupe ethnique ; Blanc. Une répartition illégale et inexistante dans les fichiers administratifs français.


En France, de rares études existent cependant. Didier Fassin est anthropologue, sociologue et médecin. Il est également directeur d’études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS). En 2015, il propose une «anthropologie de la condition carcérale» dans son ouvrage L’Ombre du monde (éditions du Seuil). Dans son enquête sur la «couleur de la détention», il établit un recensement des hommes écroués en juillet 2013 «en enregistrant leur âge, leur nationalité et leur appartenance éventuelle à une minorité. Pour cette dernière, [il se fie] au patronyme, à la photographie et à d’éventuels renseignements complémentaires, s’agissant par exemple de « gens du voyage »». 


Non officielles, ces données récoltées par Didier Fassin ne peuvent pas cependant nous permettre de contredire indubitablement l'affirmation de Virginie Despentes.



Les statistiques «ethniques» ou «ethno-raciales» en France


Si la question des statistiques ethniques a refait surface le 13 juin 2020, à travers une tribune signée par la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye sur le site du Monde, l’utilisation de ces données reste à la marge et très règlementée en France.


Comme le précise l’Insee, «la réalisation de traitements de données à caractère personnel faisant apparaître directement ou indirectement les origines raciales ou ethniques des personnes», ainsi que «l’introduction de variables de race ou de religion dans les fichiers administratifs [...] pour le répertoire d’identification des personnes physiques» sont proscrites.


Ces interdictions dites «de principe» ont été entérinées par la décision du 15 novembre 2007 du Conseil constitutionnel, considérant que «serait contraire à la Constitution la définition a priori d'un «référentiel ethno-racial»». En 1978 déjà, l’utilisation des statistiques ethniques était strictement réglementée par l’article 6 de la loi Informatique et libertés.



Troisième citation : «[...] quand on a annoncé que le taux de mortalité en Seine-Saint-Denis était de 60 fois supérieur à la moyenne nationale [...]» (1’14-1’20).


Virginie Despentes évoque ici le «taux de mortalité» lié à l’épidémie de Covid-19. Elle reprend un chiffre diffusé au préalable. 


Selon l’Insee, le taux de mortalité représente «le rapport du nombre de décès de l’année à la population totale moyenne de l'année.» À ne pas confondre avec le taux de létalité qui, lui, représente selon l’Ined «le nombre de personnes qui, ayant contracté une maladie, meurent de cette maladie pour 1 000 personnes, pour une année donnée.» 


Afin de calculer le taux de mortalité dû au Covid-19 depuis le 1er mars 2020 en Seine-Saint-Denis et sur tout le territoire, nous nous sommes procuré les dernières données démographiques officielles. 


Au 1er janvier 2020, selon l’Insee, la France comptait 67 064 000 d’habitants. Au 2 juillet, selon les données des autorités sanitaires, 29 861 personnes ont perdu la vie en raison du coronavirus. Au 21 juin 2020, le taux de mortalité national dû au Covid-19 était donc de 4,45 morts pour 10 000 habitants. 


Concernant la Seine-Saint-Denis et selon les mêmes bases de données : au 1er janvier 2020, le département comptait 1 630 133  habitants. Au 21 juin, 986 personnes ont perdu la vie en Seine-Saint-Denis en raison du coronavirus. Au 21 juin 2020, le taux de mortalité en Seine-Saint-Denis dû au Covid-19 était donc de 6,05 morts pour 10 000 habitants. 


Ce taux de mortalité local est donc 1,36 fois supérieur au taux de mortalité national, très loin donc du chiffre évoqué par Virginie Despentes. Si l’on suivait ce calcul, soit un taux 60 fois supérieur au taux national, le taux de mortalité du département serait de 267 morts pour 10 000 habitants. 


Ce chiffre paraît incohérent si l’on observe les taux de mortalité les plus élevés de la planète que présente LCI sur la base des données de la Johns Hopkins University : au 20 juin 2020, le micro-État de Saint-Marin présentait le plus fort taux de mortalité avec 12,52 décès pour 10 000 habitants. Suivaient ensuite la Belgique (8,43) et le Royaume-Uni (6,54). Les États-Unis, pays le plus touché en nombre de décès cumulés, présentent un taux de mortalité de 3,79 décès pour 10 000 habitants. La France, elle, présente un taux de 4,41 décès pour 10 000 habitants, soit 4 fois supérieur à l’Allemagne (1,10). Tous ces taux sont donc bien loin de celui avancé, et le disqualifient. 


Quatrième citation : «C'est en Seine-Saint-Denis qu'il y a le moins de médecins par habitant de tout le territoire.» (1’27-1’31)


Pour ce dernier point, nous nous sommes penchés sur la densité des professionnels de santé en France au 1er janvier 2018. Ces données, publiées sur le site de l’Insee le 14 avril 2020, sont les plus récentes que nous ayons trouvées. 


En regardant ces chiffres, nous constatons que la densité moyenne de médecins est d’environ 305 médecins pour 100 000 habitants en France.


Au 1er janvier 2018, la Seine-Saint-Denis comptait au total 4 195 médecins (tous domaines confondus), soit près de 4,5 fois moins qu’à Paris (qui en compte 18 726), pourtant limitrophe. Cela représente une densité de 258 médecins pour 100 000 habitants. Ce département se place au 62e rang national. Par comparaison, ce ratio est de 858 médecins pour 100 000 habitants à Paris. 


Néanmoins, en rentrant dans le détail, nous voyons qu'en comparaison des 96 autres départements recensés dans ce document, la Seine-Saint-Denis ne se place pas dernière. En effet, par catégories : 



  • médecins généralistes : la Seine-Saint-Denis en compte 115 pour 100 000 habitants (85e place) ;

  • médecins spécialistes : la Seine-Saint-Denis en compte 142 pour 100 000 habitants (46e place) ;

  • chirurgiens dentistes : la Seine-Saint-Denis en compte 50 pour 100 000 habitants (62e place) ;

  • infirmiers diplômés d’État : la Seine-Saint-Denis en compte 659 pour 100 000 habitants (94e place) ;

  • pharmaciens : la Seine-Saint-Denis en compte 70 pour 100 000 habitants (96e et dernière place).



En bref



  • Bien que minoritaires, des personnalités politiques noires ont fait partie de gouvernements français ces dernières années. Les dénombrer impliquerait cependant une assignation de couleur de peau qui n’est ni réglementée par la loi, ni du ressort d’une équipe de journalistes.

  • Il est impossible, statistiquement et légalement, de vérifier une surreprésentation potentielle des personnes noires et/ou arabes dans les prisons françaises. Ce genre d’étude impliquerait l’établissement de statistiques ethniques, interdites en France.

  • Le taux de mortalité liée au Covid-19 en Seine-Saint-Denis est 1,36 fois supérieur au taux moyen national (et non 60 fois supérieur). 

  • La densité de médecins par habitant en Seine-Saint-Denis n’est pas la plus faible de tout le territoire, même si ce département se place presque dans les dix derniers pour le nombre de médecins généralistes pour 100 000 habitants.


Rhétorique plus que factuelle, cette lettre de Virginie Despentes contient quelques imprécisions.


Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Vérifiée et vraie

Première apparition sur le web

Non renseigné

Dernière modification de la fiche de l'enquête
08 Jul 2020
Lieu de publication constaté

Non renseigné

Actions entreprises par les journalistes
  • Identification de 4 points «factuels» douteux dans la lettre de Virginie Despentes
  • Recherche de chiffres concernant la population carcérale en France, de la mortalité en Seine-Saint-Denis et du nombre de médecins en Seine-Saint-Denis, notamment sur le site de l'INSEE
  • Identification des ministres noir.e.s au sein des gouvernements français grâce aux archives
  • Calcul des taux de mortalité réels du pays et du département de Seine-Saint-Denis, avec les chiffres de l'INSEE
  • Recherche des chiffres du nombre de médecin par département en France, et comparaison avec les chiffres de Seine-Saint-Denis (chiffres de l'INSEE)
Pistes et conclusions
  • Bien que rares, des personnalités politiques noires ont fait partie de gouvernements français ces dernières années. Mais nous ne pouvons en faire un recensement, interdit par la loi.
  • Il est impossible de vérifier une surreprésentation potentielle des personnes noires et/ou arabes dans les prisons françaises. Ce genre d’enquête impliquerait l’établissement de statistiques ethniques, interdites en France.
  • Le taux de mortalité du Covid-19 de la Seine-Saint-Denis n'est pas 60 fois supérieur au taux de mortalité moyen en France, mais plutôt 1,36 fois plus. Un tel taux de mortalité est tout simplement impossible au regard des plus forts taux de mortalité dans le monde.
  • La densité de médecins par habitant n’est pas la plus faible en Seine-Saint-Denis, même si ce département se place presque dans les dix derniers en termes de nombre de médecins généralistes pour 100 000 habitants.
Equipe Journalistes Solidaires

Cypriane El-Chami

Tanguy Oudoire

© Journalistes Solidaires

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