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Le cannabis est-il plus efficace que l'hydroxychloroquine ?

Dernière édition le 02 Aug 2020 14:47:04 - Relecture par Cypriane El-Chami , correction par Anne Smadja , coordonné par Lina Fourneau

C'est faux

En bref

Un article en anglais publié fin mai et repris par des médias français depuis avance que, d'après une étude, le cannabis serait plus efficace que l'hydroxychloroquine face au Covid-19. L'étude en question ne fait pourtant pas cette comparaison.

Fin mai, The Next Web, blog qui fait référence dans le milieu de la «tech», publie un article au titre accrocheur : «Cannabis is more effective at preventing and treating COVID-19 than hydroxychloroquine», comprenez : «Le cannabis est plus efficace pour prévenir et traiter le Covid-19 que l'hydroxychloroquine».


Cette hypothèse s’appuie sur une étude canadienne au sujet de l’efficacité du cannabis intitulée «En quête de stratégies préventives : Les nouveaux extraits de cannabis sativa à forte teneur en CBD modulent l'expression de l'ACE-2 dans les tissus de la passerelle COVID-19». L’étude a été publiée au stade de pré-print, c'est-à-dire «avant acceptation par un comité de rédaction d’une revue et avant révision par un comité de lecture (évaluation par les pairs) si la revue en bénéficie», d'après le glossaire du CNRS. À ce jour, l'étude n'est toujours pas revue par ses pairs.


On peut lire dans l'étude canadienne que «le SARS-CoV-2 se transmet par des gouttelettes respiratoires, avec un potentiel de propagation par aérosol et par contact. Le virus utilise l'entrée dans l'hôte humain par l'intermédiaire d'un récepteur, l'enzyme de conversion de l'angiotensine II (ACE-2). [...] La modulation des taux d'ACE-2 dans ces tissus d'entrée peut s'avérer une stratégie plausible pour diminuer la sensibilité à la maladie. Le cannabis sativa, en particulier celui qui est riche en cannabinoïde anti-inflammatoire, le cannabidiol (CBD), a été proposé pour moduler l'expression des gènes et l'inflammation et pour avoir des propriétés anticancéreuses et anti-inflammatoires».


Les chercheurs sont arrivés à l’hypothèse que «des extraits de C. sativa à forte teneur en CBD pourraient être utilisés pour moduler l'expression de l'ECA2 dans les tissus cibles de Covid-19».


Un raisonnement biaisé


Le sujet de l’étude porte donc sur le CBD à titre préventif comme anti-inflammatoire pour éviter une infection au Covid-19.


Mais nous n'y retrouvons aucune mention d'une comparaison avec l’hydroxychloroquine. Ce n’est pas le sujet étudié par ces chercheurs.


Le raisonnement repose sur le fait que si l'hydroxychloroquine n'est pas efficace pour soigner la maladie et que le cannabis est peut-être efficace à titre préventif, alors le cannabis serait plus efficace que l'hydroxychloroquine. Or, ce raisonnement est incorrect, c'est un non sequitur (voir encadré ci-dessous). En effet, on ne peut pas faire de lien entre les deux traitements sans comparaison expérimentale dûment encadrée.



Pour aller plus loin...


Ça veut dire quoi «non sequitur» ?


Non sequitur se dit d'un raisonnement «qui ne suit pas les prémisses» lorsque des affirmations sans lien logique aboutissent à une conclusion qui peut être valide.


Par exemple, un raisonnement juste serait : «Tous les hommes sont mortels / Socrate est un homme / Donc Socrate est mortel». Si le résultat est juste, il ne l'est pas forcément parce que les affirmations sont vraies mais parce le lien entre elles est logique.


Si on remplace l'affirmation ci-dessus par : «Tous les poissons rouges sont mortels / Socrate est mortel / Donc Socrate est un poisson rouge», on voit que le lien entre les deux premières parties, les prémisses, n'est pas logique car il manque l'information selon laquelle tout ce qui est mortel n'est pas forcément un poisson rouge !



Quid de l’utilisation du CBD en méthode préventive ?


Pour saisir la pertinence de cette étude, l'équipe de Journalistes Solidaires s’est tournée vers le collectif Alternative pour le cannabis à visée thérapeutique. Il nous a aiguillés vers le docteur Bertrand Lebeau-Leibovici, médecin addictologue, ancien membre de Médecins du monde et activiste pour une régulation des drogues.


Le docteur Lebeau-Leibovici explique qu'il existe trois grands champs de recherche au sujet des effets du cannabis à visée thérapeutique : les traitements de la douleur, de la spasticité et de l’inflammation.


«Il s’avère qu’avec le Covid-19, nous nous sommes aperçus que des personnes commençaient à avoir des symptômes habituels (fièvre, toux, frissons, agueusie) sans aller plus loin ; mais autour du dixième jour, leur fonction respiratoire pouvait s’effondrer et, en 24 heures, ces patients relevaient de la réanimation la plus lourde. Quand nous avons essayé de comprendre ce qu'il se passait, nous nous sommes rendu compte qu’au dixième jour, il y avait un orage cytokinique : le système immunitaire, supposé nous protéger de ce qui n’est pas «nous», c’est-à-dire capable de discerner moléculairement le soi du non-soi, était détraqué par le Sars-CoV-2. Le système immunitaire surréagit si violemment qu'il détraque complètement l’hôte qu’il est censé protéger. Un tel mécanisme surinflammatoire provoque une insuffisance respiratoire aigüe


Le Sars-CoV-2 pénètre dans l’organisme grâce à «un récepteur qui se trouve très largement dispersé dans l’organisme, mais qui est particulièrement présent dans les cellules qui bordent le parenchyme pulmonaire. Ces virus sont des clés, ils rentrent par une serrure appelée ACE-2 et pénètrent dans la cellule du parenchyme pulmonaire.
[…] À partir du moment où nous avons repéré que le Sars-CoV-2 pénétrait dans la cellule du fameux récepteur ACE-2, l’idée était de savoir si l’on pouvait bloquer ce récepteur, si l’on pouvait empêcher le virus de pénétrer dans la cellule. Un des enjeux thérapeutiques essentiels était de faire quelque chose autour du lien entre le virus et ce fameux récepteur. [...]
Il s’avère que le CBD a aussi la propriété de se lier à ce récepteur et d’une manière générale, de modeler l’expression du gène qui code pour ce récepteur. Actuellement, beaucoup de gens sont d’accord pour dire qu’un des éléments cruciaux de l’affaire est d’empêcher le virus de pénétrer dans les cellules. Comme le CBD a la possibilité de moduler l’expression du gène qui code ce récepteur, une macromolécule protéique, des recherches sont menées dans ce sens.»


Pour rappel, le cannabis médicinal n’est pas légalisé en France, alors que c'est le cas dans d’autres pays comme les États-Unis ou les Pays-Bas. Outre-Atlantique par exemple, la Food and Drug Administration (FDA) a approuvé dans les années 1980 deux cannabinoïdes liés au delta-9-tétrahydrocannabinol (THC), le dronabinol et le nabilone pouvant réduire les nausées et les vomissements liés à la chimiothérapie. En 2018, la FDA a finalement validé le CBD, mais pour certaines formes de pathologies seulement, comme l’épilepsie pédiatrique.


Des essais en cours


Néanmoins, plusieurs essais sont en cours au Royaume-Uni, au Canada et en Israël pour connaître l’efficacité de la substance contre le Covid-19. Dans le passé, il a notamment été prouvé que le cannabis pouvait réduire certaines inflammations et pourrait donc répondre au risque de contamination grave chez les patients les plus vulnérables.


Du côté d’Israël, le 22 avril 2020, The Legal Examiner rapportait notamment le lancement d’un essai par deux entreprises pharmaceutiques pour connaître les bénéfices du CBD dans la recherche d’un traitement contre le Covid-19. Pour l’instant, dans ce laboratoire, le CBD n’est testé qu’en association avec d’autres traitements stéroïdiens pouvant avoir des capacités anti-inflammatoires.


Cependant, les chercheurs israéliens tentent de définir si la molécule de cannabis a des propriétés anti-inflammatoires afin de limiter les cytokines, que nous avons mentionnées précédemment. Néanmoins, l’étude n’est qu’au début de ses recherches et il est encore trop tôt pour dresser la moindre conclusion.


Depuis le mois d’avril, le cannabis médicinal est également entré en phase de traitement expérimental au sein de l’hôpital Ichilov de Tel Aviv. Pour le moment, il est utilisé sur les patients dits «modérés», afin de comprendre les propriétés antivirales du cannabis sur les cas hosptalisés.


Par ailleurs, nos confrères états-uniens de Politifact reviennent sur une étude similaire canadienne ayant fait tout autant d'émules sur le Web. La conclusion revenait au même point : des extraits de cannabis pourraient prévenir une potentielle infection au coronavirus. Le site de vérification d’informations donne les mêmes résultats que Journalistes Solidaires : l’étude non revue par des pairs se fonde pour l'instant sur des résultats sur les animaux. De plus, le chercheur principal de cette étude, Igor Kovalchuk, a finalement appelé à la prudence des internautes en signalant qu’il s’agit pour le moment d’une «surestimation».



En bref


L'étude en question ne fait pas la comparaison entre le cannabis et l'hydroxychloroquine.
Même si des essais sont en cours, il est trop tôt pour attester d'une éventuelle efficacité du cannabis à titre préventif sur le Covid-19.


Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Vérifiée et fausse

Première apparition sur le web

Non renseigné

Dernière modification de la fiche de l'enquête
02 Aug 2020
Lieu de publication constaté

Non renseigné

Actions entreprises par les journalistes

Validée et publiée le 19 avril, une étude réalisée par des scientifiques canadiens montrent l'efficacité de certaines branches du cannabis contre le nouveau coronavirus.

800 variétés de cannabis ont été testées. L'équipe de chercheurs essaye de démontrer ici que le cannabidiol (CBD) extrait pouvait prévenir d'une infection au Covid-19.

Selon l'article de The Next Web, les treize variétés retenues restent néanmoins rares.

L'interview avec Bertrand Lebeau, Médecin addictologue, ancien de Médecins du Monde, activiste pour une régulation des drogues, nous aide à vulgariser le propos et à comprendre l'intérêt (ou non) du cannabis dans le traitement du Covid-19.

Pistes et conclusions
  • Selon le collectif ACT, l'article n'est pas de bonne facture car la question posée n'est pas la bonne.

  • L’étude en question ne démontre pas une + grande efficacité du cannabis sur l’hydroxychlrooquine : ce n’est pas le sujet de l’étude

  • Dans le cadre de l’étude en elle-même : 13 souches de cannabis testées par des chercheurs qui ont découvert que certaines variétés réduisaient la capacité du virus à pénétrer dans les poumons (enzyme ACE2) : peut renforcer les capacités immunitaires, & limiter les risques d’infection & la propagation du virus.

  • Selon ACT, l’échantillon initial de l’étude est restreint. Ce n’est pas curatif, c’est de la prévention. Il n’y a pas de comparaison avec l’hydroxychloroquine. Ce n’est pas un essai clinique sur l’humain, ni sur l’animal, mais ils ont utilisé des humains en 3D

  • En bref, aucune comparaison n'est à dresser entre le cannabis et l'hydroxychloroquine ; car le cannabis ne soigne pas. Mais aussi car l'hydroxychloroquine est pour le moment interdit en prescription contre le Covid-19.

  • Enfin, le cannabis a des propriétés anti-inflammatoires non négligeables, mais ce n'est pas le propos

Equipe Journalistes Solidaires

Nelly Pailleux

Béa Grandhay

© Journalistes Solidaires

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