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Le cas de Taïwan prouve-t-il que le confinement ne sert à rien ?

Dernière édition le 16 février 2021 à 18:39 - Relecture par Anne Smadja , correction par Cypriane El-Chami , coordonné par Amaury Lesplingart

C'est à nuancer

En bref

Filmé mi-septembre 2020, Idriss Aberkane érige Taïwan en exemple de l’inutilité supposée du confinement en France : le bilan humain de la pandémie serait léger sur l'île, qui ne se serait pas confinée. Mais c'est imprécis et, surtout, hors contexte.

Le 12 septembre 2020, à Genève, le coach en développement personnel Idriss Aberkane tenait qu'«il n’existe aucune preuve scientifique du succès médical du confinement. Aucune. La République de Taïwan, qui n’a pas confiné, n’a eu que sept morts ; ils sont 23 millions d’habitants.» Ces propos sont tirés d'une conférence intitulée «Allocution publique pour le retour à la liberté» qui s'est tenue devant le bâtiment des Nations unies à Genève.

Le bilan humain est vérifiable et accessible sur le site du Taïwan Center of Disease Control (CDC), un organisme du ministère de la Santé et du bien-être social ; il affichait au 28 novembre 2020 un total de 7 morts pour 639 contaminations, pour 23,6 millions d'habitants que compte l'île. À cette date, la France annonçait 52 127 décès et près de 2,3 millions de cas (données data-gouv et du SI-DEP) pour 67,8 millions d'habitants selon l'Insee.

Capture d'écran du bilan affiché du CDC de Taïwan

L’épidémie de SRAS de 2003 : des traces encore visibles dans la société taïwanaise

Taïwan a commencé bien plus tôt à se prémunir de la pandémie de Covid-19. L’île a été profondément marquée par l’épidémie de SRAS en 2003. Dès lors, la population semblait davantage parée à affronter la situation : un plan d’urgence pour les épidémies existait déjà sur le sol taïwanais, et les stocks de masques et de gants étaient importants. 

Venue de Chine, l’épidémie de SRAS, en 2003, avait infecté 346 personnes et fait 37 morts sur l’île, la plaçant parmi les régions les plus touchées du monde. À l’époque, Taïwan n’avait pas réagi suffisamment fort et tôt pour endiguer l’épidémie. Cet épisode a donné naissance au CDC, le Taïwan Center of Disease Control (CDC), qui centralise toutes les décisions relatives à des épidémies ; c’est un organe unique au monde. Le journaliste français Xavier Mehl, présent sur le sol taïwanais depuis plus de dix ans, explique à Journalistes Solidaires que le CDC taïwanais «garde un œil constant sur la Chine». Pour le Covid-19, «ils se sont rendu compte que quelque chose se passait en Chine déjà fin décembre 2019, et ont commencé à contrôler les vols qui venaient de Wuhan dès début janvier 2020. Même si, à l’époque, ils n’étaient pas certains que ce soit transmissible d’homme à homme, ils étaient sur le qui-vive». Une affirmation confirmée par un rapport de l'Institut Montaigne (p.7) : «Il [le CDC] a immédiatement commencé à mettre en place des contrôles de température à l'aéroport et à faire subir des examens médicaux aux cas suspects sur tous les vols en provenance de Wuhan».

Pas de confinement à Taïwan ?

Il est inexact d’affirmer que personne n’a été forcé à se confiner à Taïwan. Chloé Rémond et Xavier Mehl, dans un reportage pour Arte en date du 17 avril 2020, brossent le portrait des habitants de Taïwan en période de Covid-19. 

Si les Taïwanais ne sont pas confinés au même titre que les Français, les voyageurs venant de l’étranger, les cas contacts et les personnes présentant des symptômes sont obligés de suivre une quarantaine stricte et surveillée. La frise chronologique présentée ci-dessus le confirme.

En ce qui concerne les voyageurs, ces derniers remplissent, dès leur arrivée à l'aéroport, un formulaire de consentement pour l’isolement à domicile et sont emmenés dans des taxis désinfectés de la roue jusqu'au toit vers leur lieu de confinement. Ils doivent s'isoler dans une pièce privative, avec accès à une salle de bain et à des sanitaires. Le gouvernement peut si nécessaire leur fournir un logement habilité à recevoir des personnes en période de Covid-19, à ses frais.

Depuis la fin du reportage, le gouvernement taïwanais finance beaucoup moins fréquemment l’hébergement des voyageurs. La quarantaine restant obligatoire, Taïwan restreint ainsi les déplacements de manière générale.

La quarantaine dure quatorze jours, durant lesquels toute sortie est formellement interdite. Chacun doit se débrouiller pour se faire livrer de la nourriture ou des courses. Les personnes en quarantaine ont l'obligation de prendre leur température plusieurs fois par jour, et de communiquer cette information aux autorités locales. Tout manquement suscite un appel téléphonique qui, s’il ne trouve pas d’interlocuteur, se transforme en amende. Leurs déplacements éventuels sont d’ailleurs surveillés via leur téléphone.

Il est donc inexact d’affirmer qu’il n’y a eu aucun confinement à Taïwan. De plus, d’autres facteurs entrent en ligne de compte.

Les différences factuelles entre le contexte français et celui de la République de Taïwan

Quant au fait que l'impact de la pandémie sur chaque pays soit différent, il semble aussi nécessaire de rappeler que Taïwan est une île, aux frontières contrôlées, dont l’accès est donc plus difficile que la France. 

Un contexte socio-politique favorisant la gestion de crise

Le contexte socio-politique de Taïwan a aussi été favorable à la gestion de la pandémie. D’un point de vue politique, d'après un rapport du bureau français de Taïpeï, «la réélection de la présidente Tsai Ing-wen et le renouvellement d’une majorité absolue pour le DPP au Yuan Législatif, en janvier 2020, ont assuré la continuité du pouvoir et favorisé la prise de décision». Xavier Mehl, sur place à ce moment, confirme : «On était dans une période où le gouvernement a eu une forte adhésion auprès de la population, [...] il n’y a pas eu de contestation, même venant de l’opposition...»

À Taïwan, le pouvoir apparaît très proche de la population. Les chefs de quartier en constituent un exemple probant : au plus bas dans la hiérarchie politique, ils sont chargés de passer tous les jours au domicile des personnes en quarantaine pour s’assurer que leur état de santé est stable, notamment via leur température, et pour leur apporter des vivres si nécessaire. 

Ce contexte de confiance entre le peuple et ses dirigeants a favorisé l’émergence d’initiatives citoyennes encouragées par les politiques. Dans le reportage d’Arte est filmée notamment l’initiative d’un «civic hacker» : il a développé une application permettant de géolocaliser les pharmacies les plus proches et de vérifier le stock de masques dont elles disposent, le but étant que chacun puisse s’approvisionner de la manière la plus efficace possible. À la suite de cette initiative, le gouvernement a rendu publiques des bases de données, dont les stocks de masques. Selon Xavier Mehl, «avoir mis à contribution la société civile comme ils l’ont fait, ça a vraiment joué».

La transparence de l’information a constitué un des autres facteurs de la réussite dans la gestion de l’épidémie : le gouvernement tenait, pendant un moment, une conférence de presse quotidienne pour informer les Taïwanais de l’évolution de la situation et du plan d’action envisagé. 

Le bien-être social, un des fondements de la démocratie taïwanaise 

La culture taïwanaise privilégie le bien-être social avant celui de l’individu. Une culture résumée en une phrase par deux colocataires de Taïpei dans le reportage susmentionné : «On sait qu'il suffit de quelques-uns qui refusent de sacrifier un peu de leur liberté pour qu'on se retrouve en confinement et que toutes les mesures prises jusqu'à présent ne servent à rien.» 

Xavier Mehl, confirme : «Les gens n’ont pas envie de devenir un problème pour les autres. […] Il y a une sorte d’autogestion : ne pas perdre la face vis-à-vis des autres, ne pas être un problème, ne pas se retrouver aux infos disant “Untel a fait ça...” C’est ce qui marche aussi.» La rupture de l'isolement est d’ailleurs pénalisée de 4 000 à 30 000 € d'amende, et les «irresponsables» sont très mal vus. 

Parmi les principes de bien-être commun, porter un masque quand on est malade est d’ailleurs normalisé dans la culture de l’île, et a commencé à être effectif bien avant l’apparition du Covid-19.

Quel coût pour les libertés individuelles ?

Cette gestion minutieuse de la pandémie a été vue, d’un point de vue occidental, comme étant parfois liberticide. Xavier Mehl relate ses conversations avec ses proches en France :

«J’en ai discuté plein de fois avec d’autres personnes et le regard qu’ils portaient sur Taïwan à l’époque, c’était de dire que ces mesures étaient presque totalitaires. Alors que vue d’ici, la quarantaine de quatorze jours, si c’est pour le bien de tous et pour éviter de passer pour celui qui a provoqué une épidémie à Taïwan, ils l’acceptent.»

Si un confinement généralisé n’a pas été mis en place, de nombreuses mesures ont été appliquées en plus de celles que nous connaissons en Europe : la réponse au téléphone, la prise de température et leur compte-rendu aux autorités, par exemple, sont obligatoires. Les chefs de quartier veillent assidument à ce que chacun reste chez soi, et sont en lien étroit avec les autorités.

Les personnes confinées sont géolocalisées en permanence par le gouvernement pour éviter qu’elles ne transgressent leur confinement : et là, il ne suffit pas de désactiver la géolocalisation sur son téléphone portable. Le gouvernement repère où borne le téléphone, ce qui ne laisse aucun choix : «C’était de la géolocalisation par triangulation grâce aux bornes cellulaires. […] Les gens sont géolocalisés dans un périmètre de 50 mètres au niveau de la triangulation des bornes.» En effet, le New York Post explique : «Le dispositif surveille les signaux téléphoniques pour prévenir la police et les autorités locales si les personnes en quarantaine s'éloignent de leur adresse ou éteignent leur téléphone. Jyan [Hong-wei] a dit que les autorités prennent contact avec les personnes qui déclenchent cette alerte dans les 15 minutes.»

La NHI card, carte de Sécurité sociale taïwanaise (équivalent de la carte Vitale française), enregistre aussi un certain nombre d’informations considérées comme confidentielles : les voyages à l’étranger, la date de retour de ces voyages, les derniers achats de masques, les visites à l’hôpital...

En bref

La situation en France n’est absolument pas comparable à celle de Taïwan, compte tenu de différences notables sur les plans :

  • temporel et historique : Taïwan, marqué par l’épidémie de SRAS en 2003, a pris des mesures bien avant la France et disposait d’un plan d’urgence et de stocks ;
  • politique et sociétal : la société taïwanaise semble avoir davantage confiance en son gouvernement. Les mesures sont donc respectées et, pour le bien-être sociétal, peu remises en question. Certaines mesures considérées comme liberticides en France sont acceptées dans le pays ;
  • géographique : Taïwan est une île, il est plus difficile d’y accéder, et la circulation y est moindre.

Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Vérifiée et à nuancer

Première apparition sur le web

Non renseigné

Dernière modification de la fiche de l'enquête
19 Feb 2021
Lieu de publication constaté
YouTube
Actions entreprises par les journalistes

Se renseigner sur les mesures prises à Taïwan dans le cadre de la crise sanitaire Vérifier ces informations auprès de résidents de la République de Taïwan ou de reporters s'étant rendus sur place.

Pistes et conclusions

Les habitants de Taïwan avaient déjà vécu l'épidémie de SRAS et s'étaient préparés à vivre une nouvelle épidémie Taïwan semble avoir recours au confinement ciblé Le gouvernement Taïwanais a rendu de nombreuses données publiques et fait preuve de transparence Les habitants de Taïwan ont renoncé à des libertés individuelles pour faciliter la lutte contre l'épidémie Les habitants de Taïwan se renseignent activement au sujet des Fake News.

Equipe Journalistes Solidaires

© Journalistes Solidaires

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