Selon Chloé Frammery, les chiffres suisses du Covid-19 révèlent un complot international.

Les chiffres du Covid-19 sont-ils comparables à ceux de la grippe ?

Dernière édition le 11 May 2020 02:55:29 - Relecture par Nelly Pailleux , correction par Anne Smadja , coordonné par Amaury Lesplingart

C'est essentiellement faux

En bref

Publiée le 15 avril sur Facebook, une vidéo prétend que le nombre de décès liés au Covid-19 en Suisse est comparable à celui de la grippe saisonnière. Amalgame d'informations et d'interprétations trompeuses, elle rejoint les thèses conspirationnistes.



Le 15 avril dernier, la page Facebook «Le peuple se réveille» publiait une vidéo alarmante d’une vingtaine de minutes sur la situation de la crise sanitaire en Suisse. Dans cette vidéo partagée 30 000 fois depuis, Chloé F. dénonce un complot d'État monté de toutes pièces dans une période de crise sanitaire où les chiffres seraient faussés. 



Mais qui est Chloé F. ? En réalité, Chloé Frammery n’en est pas à sa première vidéo de la sorte. Sur YouTube, la jeune femme qui appartient au mouvement des Gilets jaunes est suivie par environ
6 800 abonnés.




Capture d'écran de la vidéo


Pour cette vidéo, la jeune femme s'est installée devant les bâtiments genevois de GAVI (Global association for vaccination and immunisation). Cette organisation internationale créée en 2000 a pour but d'améliorer l'accès à des vaccins pour les enfants vivant dans les pays les plus pauvres du monde.


Chloé Frammery reproche à GAVI d’être à la solde — entre autres — de Bill Gates_ _et de préparer des injections associées à des traceurs numériques permettant de localiser les populations vaccinées. Elle dénonce un partenariat avec ID2020, un programme de recherche sur l’identité digitale, dans lequel on devine que GAVI fournirait les vaccins et ID2020, les traceurs. Chloé Frammery évoque deux technologies possibles pour cela : puces électroniques et points quantiques.





Le point quantique (aussi appelé boîte quantique ou atome artificiel) est une particule mesurant quelques nanomètres. Grâce à un tatouage invisible laissé sur la peau par micro-injection, il pourrait remplacer le carnet de vaccinations dans les régions où il est difficile d'avoir une autre forme de suivi sur les populations. Selon un article du 21 décembre 2019 paru dans Les Échos, l’utilisation du point quantique en vaccination n’en est encore qu’au stade d’expérimentation en laboratoire — sur des rats, au Massachusetts Institute of Technology — et ne peut donc, pour l’instant, être utilisé sur l’humain.


Les puces électroniques dont parle Chloé Frammery sont-elles les puces RFID utilisées dans les codes-barres électroniques ou les cartes de paiement sans contact ? Elle ne le précise pas, mais la chaîne France Info dément dans une vidéo du 22 avril 2020 les rumeurs sur l’utilisation de cette technologie par Bill Gates.


Alors pourquoi Chloé Frammery incrimine-t-elle le milliardaire américain ? Parce que la Bill & Melinda Gates Foundation — avec l'Organisation mondiale de la santé, l'Unicef et la Banque mondiale — finance GAVI.  Et aussi parce que Microsoft —  avec The Rockefeller Foundation et GAVI — finance ID2020. Faut-il voir dans la réunion de «toute cette petite bande», comme les nomme Chloé Frammery, une sorte de complot visant à instaurer une surveillance de masse sous couvert d’aide humanitaire ? C’est ce qu’estime la jeune femme qui n’hésite pas à évoquer le monde décrit par George Orwell dans 1984


Journalistes Solidaires a donc cherché à vérifier cette information. Aucun programme officiel ne témoigne d'un projet commun à GAVI et ID2020 mêlant vaccination et identification digitale. 


Aussi, Chloé Frammery prétend que 150 patients des hôpitaux de Genève suivent un traitement psychologique, pour paranoïa face au Covid-19. Contactés par Journalistes Solidaires, les Hôpitaux universitaires de Genève ont répondu que tous les patients hospitalisés en unité Covid-19 sont testés positivement au virus. D’après les chiffres officiels transmis de la pandémie dans le canton au 29 mars 2020 par notre interlocuteur, 272 patients sont dénombrés par exemple en date du 27 avril 2020. Tous ces éléments prouvent qu’il y a réellement des personnes soignées pour le Covid-19 dans ce service.


Dans ses explications, Chloé Frammery choisit comme exemple son pays, la Suisse, pour dénoncer un mensonge construit sur les statistiques. Pour cela, elle utilise des points de comparaison entre les victimes du Covid-19 et ceux de la grippe saisonnière, en Suisse et dans le monde. 


Des chiffres incomparables




 

À l’analyse, les chiffres exprimés par Chloé Frammery ne sont pas si exagérés, mais leur interprétation est erronée.


Selon la youtubeuse, au 14 avril, on compterait 884 cas de décès du Covid-19 en Suisse et 114 000 morts dans le monde. Mais d’après l’OFPS (Office fédéral de la santé publique), ce nombre grimpe à 1078 décès pour le 14 avril. Ce même jour, dans le monde, on peut estimer le nombre de décès à 125 984 personnes.


Au 8 mai, 1 526 personnes sont décédées des suites du Covid-19 en Suisse et 227 500 dans le monde.


Pour minimiser l'ampleur des chiffres de la crise sanitaire actuelle, Chloé Frammery se sert de la comparaison avec les données de la grippe saisonnière. Selon elle, cette dernière aurait fait entre 400 et 1 000 morts par an en Suisse et entre 300 000 et 700 000 morts par an dans le monde. Or, ces chiffres proviennent d‘une estimation personnelle n’ayant pas été prouvés par l’OFPS, ni datés précisément.



Contacté par Journalistes Solidaires, l’OFPS indique que «les décès annuels liés à la grippe sont évalués sur la base de la statistique de surmortalité, laquelle est déterminée par l’Office fédérale de la statistique». 



Contrairement aux statistiques du Covid-19, l’OFPS n'a pas l'obligation d'annoncer les chiffres liés à la grippe. Néanmoins, son porte-parole Yann Hulmann affirme bien que les deux dernières années, ce chiffre de surmortalité était presque nul, c’est-à-dire avec une faible présence de la grippe saisonnière pour 2018 et 2019. L’organisation chiffre néanmoins à 1 200 morts les conséquences de la grippe saisonnière pour 2016-2017 et à 1 600 pour 2014-2015. Alors que Chloé Frammery ne précise pas d'année spécifique pour les statistiques de la grippe, il semblerait que ses données soient exagérées pour minimiser ceux du nouveau coronavirus.


À la première écoute des affirmations de Chloé Frammery, les fourchettes de chiffres pour la grippe saisonnière paraissent trompeuses. Néanmoins, il existe bien un écart assez important entre les chiffres prévus sur une année pour la grippe saisonnière. L'Institut Pasteur, par exemple, évalue la prévision des décès liés à la grippe entre 250 000 et 500 000 par année. Cet écart peut notamment s’expliquer par la moyenne calculée entre les différentes épidémies selon les années.



«La grippe saisonnière est une infection virale aiguë qui se transmet aisément d’une personne à l’autre et circule dans le monde entier. La plupart des personnes atteintes se rétablissent en une semaine sans nécessiter un suivi médical. Parmi les affections respiratoires fréquentes liées à la grippe saisonnière et susceptibles d’entraîner la mort figurent la pneumonie et la bronchite», rappelle d’ailleurs l’OMS.



Ainsi, si les affections respiratoires liées à la grippe représentent bien chaque année un défi pour les autorités de santé pour retenir l'épidémie, leur ampleur n'est pas comparable à celle du nouveau coronavirus et ces deux virus restent très différents, biologiquement parlant.


Aussi parce qu'il reste encore des incertitudes sur les statistiques réelles du nombre de décès imputables au Covid-19. Enfin, ce dernier peut s'avérer plus dangereux car notre système immunitaire n'est pas préparé à ce virus, contrairement au cas de la grippe saisonnière pour laquelle on peut être vaccinnés, par exemple.



En résumé, la vidéo de Chloé Frammery met en lien plusieurs éléments de thèses conspirationnistes déjà rencontrées auparavant : la vaccination et Bill Gates, les hôpitaux vides, ou même d’autres thèmes non répertoriés dans cet article, comme le crudivorisme. 


Pour justifier ses propos, Chloé Frammery compare les chiffres du Covid-19 avec ceux de la grippe, dans le but de minimiser le contexte de la crise sanitaire actuelle.  


Contactés par Journalistes Solidaires, l’OFPS nous indique bien la différence entre les chiffres déclarés et les chiffres réels.


Enfin, ces deux virus n’ont aucun point de point de comparaison à relever, que ce soit statistiquement ou, surtout, scientifiquement. 

Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Vérifiée et essentiellement fausse

Première apparition sur le web
13 Apr 2020
Dernière modification de la fiche de l'enquête
11 May 2020
Lieu de publication constaté

Non renseigné

Actions entreprises par les journalistes
  • Partagée 30 000 fois, la vidéo de Chloé F. commence derrière le bâtiment de l'organisation GAVI pour soit-disant "vacciner la planète". Elle prétend qu'elle s'associe avec ID2020, pour une identification numérique. Les deux ensemble "viseraient à nous préparer à une soupe de vaccins avec des puces ou un colorant à point quantique".
  • Elle indique également que le rapport Flexner veut en finir avec la médecine naturelle, et donner le monopole à la vaccination et la médecine chimique.
  • Chloé F. cite également Alain Verset qui souligne le besoin d'un vaccin pour lutter contre le Covid-19. Mais pour Chloé F, les chiffres actuels ne permettent pas de montrer une différence avec une grippe saisonnière.
  • Pleins de thèses reprises : antenne 5G, crudivorisme, hydroxychloroquine
  • Elle rapporte aussi la thèse des hôpitaux vides et montre que les seules personnes présentes en soins sont ceux qui ont peur de l'avoir.
  • Elle pointe du doigt également l'article 7 et 32 qui peuvent contraindre à la prise d'un vaccin.

Ce n'est tant une enquête contre le conspirationnisme, mais plus une vérification des chiffres ici :

  • Pour elle, il y a 884 cas décédés du Covid-19 au 14 avril en Suisse. Elle indique que dans le monde, ce chiffre atteint les 114 000 morts, toujours au 14 avril.
  • Elle se sert de ces chiffres pour comparer avec ceux de la grippe saisonnière. Selon Chloé F., la grippe saisonnière fait entre 400 et 1000 morts par an en Suisse et entre 300 000 et 700 000 dans le Monde.
Pistes et conclusions
  • Selon l'OFPS, au 14 avril, il y a eu 1078 cas décédés à la suite du Covid-19. Au 29 avril, on en compte 1 418. On est loin des 884 morts, selon Chloé F. Dans le monde, le chiffre monte jusqu'à 1 523 décès au 14/04, et de 227 500 au 30/04.

  • Toujours selon l'OFPS, les décès annuels liés à la grippe sont évalués sur la base de la statistique de surmortalité, laquelle est déterminée par l’Office fédérale de la statistique. L'OFPS n'a pas l'obligation d'annoncer les chiffres liés à la grippe.

  • Mais le chiffre de surmortalité pour cette année et les précédentes restent nulles, toujours selon l'OFPS. Sauf pour la saison 2016-2017 (1200 morts) et la saison 2014-2015 (1600). Dans sa vidéo Chloé F. souligne que ce chiffre se situe entre 400 et 1000 décès pour la Suisse.

  • Dans le monde, un rapport publié en 2017 par l'OMS montre jusqu'à 650 000 décès par année de la grippe saisonnière. La fourchette entre 300 et 700 000 montrée par Chloé F. n'est pas déraisonnable, mais fausse.

  • Selon France Info TV, la fondation Bill & Melinda Gates finance la recherche médicale de vaccins mais les rumeurs sur l'implantation de puces RFID seraient fausses (cf vidéo).

  • Le partenariat ID2020, Bill & Melinda Gates Foundation et The Rockefeller Foundation existe, les deux fondations financent les programmes d'identification digitale.

  • Le partenariat pour le développement de vaccins entre GAVI, Bill & Melinda Gates Foundation, l'OMS, l'UNICEF et la Banque Mondiale existe aussi.

  • Le point quantique (ou boite quantique ou atome artificiel) est en cours d'expérimentation dans la recherche médicale. Grâce à une trace invisible laissée sur la peau, il pourrait remplacer le carnet de vaccinations dans les régions ou il est difficile d'avoir une autre forme de suivi sur les populations (cf article des Échos).

  • Selon HUG, les patients.es hospitalisé.es dans les unités COVID sont tous testé.es et souffrent donc bien du COVID. Lundi 27 avril, 272 patient.es, testé.es positifs au COVID étaient hospitalisé.es aux HUG.

Equipe Journalistes Solidaires

Lina Fourneau

Jérôme Brunier-Coulin

© Journalistes Solidaires

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