Pour l'instant, aucune étude scientifique ne prouve la responsabilité des consonnes dans la propagation du Covid-19 © Kattie Philips - Pixabay.

Les consonnes transmettent-elles plus le Covid-19 que les voyelles ?

Dernière édition le 29 Jun 2020 16:51:23 - Relecture par Cypriane El-Chami , correction par Sarah Djerioui , coordonné par Denis Verloes

C'est à nuancer

En bref

En avril, de drôles de conseils apparaissent sur Internet : pour ne pas attraper le Covid-19, il faudrait parler sans consonnes car elles génèrent plus de postillons que les voyelles. Or il n’existe pas d'étude prouvant une telle corrélation.




Publié le 5 avril 2020 sur un site Internet puis sur Facebook, un texte parodique explique que des spécialistes du langage auraient constaté que, dans la contamination au coronavirus par micro-gouttelettes, « les voyelles étaient innocentes alors que les consonnes étaient engagées dans le processus ». Autrement dit, selon ce postulat, une personne serait davantage susceptible de contaminer les autres quand elle parle en utilisant plus de consonnes que de voyelles.


Ce texte humoristique a été écrit par le professeur de physique François Pla (sous le pseudonyme Sam Anchman), avant d'être repris plusieurs fois sous forme de diaporama lu à voix haute. 


Quand la langue rencontre la science


Le document ne se contente pas d'affirmer l'existence d'un lien entre l'usage de consonnes et la transmission du Covid-19 : il présente également un plan étalé sur quatre semaines, détaillant les étapes à suivre progressivement pour aboutir à une suppression complète des consonnes dans la langue française. Le but : empêcher toute propagation au sein de la population. Contacté par Journalistes Solidaires, François Pla affirme que son texte est « un travail purement empirique, à vocation humoristique », mais le thème a déjà fait l'objet d'hypothèses scientifiques plus sérieuses. 


Rapidement, Maria Candea, sociolinguiste et sociophonéticienne à l’Université Sorbonne Nouvelle à Paris, soulève le caractère absurde de ces hypothèses. Elle affirme à notre équipe qu'il n'existe aucun lien entre le fait d'user davantage des consonnes que des voyelles, et celui de transmettre le coronavirus. Et quand bien même ce lien existerait, en considérant que les consonnes génèrent plus de postillons que les voyelles, la différence serait tellement infime, selon elle, que cela ne jouerait pas de rôle dans le processus d'une potentielle contamination au Covid-19.


Tel n'est pourtant pas tout à fait l'avis du linguiste Bernard Cerquiglini, agrégé de lettres modernes, docteur en lettres et professeur de linguistique à l'université Paris-VII. L’expert en linguistique est également membre de l'OuLiPo (voir encadré ci-après).


Au-delà d’une réflexion sur la prononciation de la langue française en tant que vecteur potentiel de l’épidémie, Bernard Cerquiglini nous explique que les Oulipiens eux-mêmes se sont penchés sur cette épineuse question. Le linguiste ne se cache pas d'avoir émis ces recommandations, reprises au pied de la lettre sur les réseaux :  



« L'Oulipo, dès le 17 mars 2020, a attiré l'attention du président de la République sur le danger des consonnes occlusives et a souhaité [proposer], sur ma suggestion, un lipogramme sanitaire, c'est-à-dire confiner les consonnes occlusives et déconseiller aux Franco-Français et aux francophones ensuite, l'usage de certaines consonnes [...] Puis, le déconfinement se profilant, nous avons suggéré de revenir peu à peu à des consonnes, d'abord les chuintantes, les cyclantes puis les occlusives [...] C'est donc une contribution importante. Je regrette que le président de la République n'ait pas accordé toute son attention à ce phénomène. Mais on avait là un élément de confinement très important. »



Si la proposition de retrait des consonnes pour éviter la contagion formulée par François Pla relève de la farce, la question d'un lien entre usage des consonnes, production de postillons et transmission du Covid-19 n’est toujours pas résolue scientifiquement.


L'absence de preuves scientifiques implique l'absence de consensus. La seule base scientifique existante est une proposition japonaise soumise dans une lettre au Lancet, qui a fait sourire dans son pays d'origine. En France, la question n'a pas été étudiée et seuls les adeptes de l'Oulipo semblent appuyer ce postulat.


Entre pistes scientifiques et humour littéraire


Bernard Cerquiglini ne transige pas avec les règles oulipiennes de Raymond Queneau. À l'image de tous les membres de ce cercle littéraire, il considère que les contraintes formelles sont un puissant excitant pour l'imagination.


Cependant, comme il le rappelle, il n'est pas scientifique mais linguiste. En tant que tel, il peut donc supposer que certains sons de la langue française produisent des postillons par nature et que ceux-ci génèrent des gouttelettes. En revanche, il ne peut confirmer scientifiquement la corrélation consonnes/coronavirus, faute d’études approfondies relatives à ce sujet. C’est pourquoi il s’amuse de voir circuler l’information, cheminant d’une publication Facebook crédule jusqu'à un article du 1er avril publié par Le Monde



« L’Oulipo [lance] cet appel disant "faites attention, les consonnes occlusives ont des degrés de 'postillonabilité' variant d'une langue à l'autre" (et en français, ce degré est assez élevé). Désormais, il faut que la recherche scientifique travaille dans cette direction : typologie des consonnes, fin des phonèmes en général à l'intérieur de la langue française, typologie des langues. Il y a des années de travail, mais qu'il faut conduire vite, très vite, car l'épidémie est là et elle peut revenir. »




Qu'est-ce que l'OuLipo ?
L'Ouvroir de littérature potentielle (OuLiPo) est un groupe de littérature surréaliste fondé en 1960 par l'écrivain Raymond Queneau et le mathématicien François Le Lionnais. Le concept est d'expérimenter des contraintes littéraires (par exemple le lipogramme, qui consiste à écrire en excluant une ou plusieurs lettres de l'alphabet) et d'analyser les auteurs qui ont travaillé (consciemment ou non) sous contrainte. Ce groupe a notamment compté dans ses rangs l'écrivain Georges Perec et le mathématicien Claude Berge. En savoir plus



Des études encore à penser


Bien avant que ne débute la crise due à la pandémie de Covid-19, des chercheurs avaient supposé l’existence d’un rapport entre la langue parlée et le degré de transmission de virus.


capture écran de la lettre de Sakae Inouye, parue dans _The Lancet_ en 2003

Tel est le cas de l’épidémiologiste japonais Sakae Inouye en 2003, alors que sévit l'épidémie de SRAS (causée par le coronavirus SARS-CoV). Dans une lettre parue dans la revue scientifique The Lancet, ce chercheur émet une hypothèse, en prenant l'exemple du grand nombre de touristes américains et japonais en Chine, au début des années 2000 et en constatant que les seconds n’avaient pas contracté le virus contrairement aux premiers :


«La langue chinoise a un système de prononciation aspiration/non-aspiration : les consonnes p, t, k, q, ch, et c, lorsqu'elles sont placées devant des voyelles, sont prononcées avec un souffle fort, par contraste avec les consonnes b, d, g, j, zh, et z. En anglais, mais pas en japonais, p, t et k sont prononcées avec une exhalation similaire accompagnant le souffle. De plus, le son p n'est pas utilisé aussi fréquemment en japonais qu'en anglais. L'aspiration pourrait produire des gouttelettes. Un vendeur chinois dans une boutique de souvenirs parle probablement aux touristes américains en anglais, et aux touristes japonais en japonais. Si le vendeur du magasin en est aux premiers stades de SRAS et ne tousse pas, je crois que les touristes américains seraient donc exposés aux gouttelettes infectieuses dans une plus grande mesure que les touristes japonais.»




Ainsi, selon Sakae Inouye, la force de transmission du SRAS pourrait varier en fonction de la langue.
Plus récemment, un article de Vice abonde lui aussi en ce sens. Intitulé «Le fait de parler japonais réduit-il le risque de propagation du coronavirus ?», l'article rappelle les premières pistes lancées en 2003, puis des travaux plus récents, notamment ceux d’Hitoshi Oshitani, virologue et expert en santé publique à l'université de Tohoku.





Au magazine Science, un scientifique japonais déclare avoir identifié les caractéristiques d'infections favorisant la transmission du Covid-19. Ce qui l’a conduit à conseiller aux Japonais d'éviter ce qu’il nomme « les trois C » : les espaces clos, la foule et les contacts étroits dans lesquels les gens parlent face-à-face (donc des lieux où ils sont susceptibles de se postillonner les uns sur les autres et de se transmettre la maladie en parlant). Une hypothèse qui, reprise dans une émission de la chaîne TBS, a suscité nombre de détournements et de moqueries au Japon.


Mais qu’elles viennent des suppositions des experts du langage, ou du monde scientifique, ces hypothèses restent des hypothèses. Et malgré cette étude récente qui a montré que les différents sons de la parole produisent plus de particules que les autres, la question d’une incrimination des consonnes françaises dans la contamination au coronavirus n’a pas encore été résolue.


Ainsi, ce qui s'apparentait à première vue à une blague, n'en est pas tout à fait une. Il existe bien des hypothèses concernant l'expression des phonèmes qui varie d'une langue à l'autre, et, partant de ce constat, une probabilité que certaines prononciations des sons soient plus génératrices de postillons que d'autres.


Aucune étude comparative sérieuse n'a à ce jour comparé les mécanismes d'expulsion de l'air entre les différentes langues. De là à imaginer incriminer les consonnes françaises plus que les voyelles dans le parler de notre langue, il faut avoir l'humour de la posture oulipienne pour l'imaginer.
Et pour Bernard Cerquiglini, le fait que cette hypothèse ait circulé facilement sur les réseaux sociaux semble souligner l'intérêt que la question soit un jour posée en termes scientifiques.



En bref


À l'heure actuelle, une corrélation entre l’usage des consonnes et la transmission du coronavirus n’est pas scientifiquement prouvée, même si des linguistes et des épidémiologistes ont pu supposer que des langues qui « postillonneraient » plus que d’autres pourraient jouer un rôle dans la propagation.


En France les défenseurs de ce postulat sont aussi amateurs de jeux linguistiques. Mais ces reprises sans contexte pour les remettre en perspective, sur les réseaux sociaux, peuvent contribuer à la propagation d'infox.


Toujours est-il qu'en période de pandémie, il est conseillé aux locuteurs de n’importe quel pays de respecter une distanciation physique minimale, et d'éviter toute proximité avec des personnes infectées leur adressant la parole sans masque. Les gestes barrières ont cet avantage de ne pas présenter de différences de prononciation.




Pour aller plus loin : Les différents types de consonnes 


En phonétique, les voyelles et les consonnes sont classées selon la façon dont elles sont prononcées et selon leur point d'articulation (les dents, les lèvres, le palais etc.). Par exemple, la consonne [p] se prononce soudainement, du bout des lèvres : elle est dite «occlusive» et « bilabiale ». À l'inverse, prononcer la consonne [r] nécessite de faire vibrer ses cordes vocales et de solliciter le voile du palais : elle est donc « vibrante » et « vélaire ».



Edit du 29/06 : Nous avons supprimé une répétition au début du 3e paragraphe et modifié la conclusion précédant le "En bref", pour plus de clarté.

Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Vérifiée et à nuancer

Première apparition sur le web

Non renseigné

Dernière modification de la fiche de l'enquête
30 Jun 2020
Lieu de publication constaté
Facebook
Actions entreprises par les journalistes

16 juin

  • Nous prenons connaissances des diverses parutions sur le sujet (articles de presse en ligne et rapports)

17 juin

  • Début des prises de contacts auprès d'experts en linguistique, notamment Maria Candea (sociolinguiste et sociophonéticienne à l’Université Sorbonne Nouvelle à Paris).
  • Premier contact avec M. Candea par téléphone : elle affirme qu'il n'y a aucun lien entre consonnes et transmission accrue du Coronavirus. Envoi d'un mail afin qu'elle réponde à des questions complémentaires et transmette des documents en lien avec le sujet de l'enquête.
  • Premier contact avec le linguiste Bernard Cerquiglini : il accepte de répondre à nos questions par Skype.
  • Constitution d'un dossier récapitulant nos sources et nos questions, afin de le soumettre en amont de l'interview filmée avec B. Cerquiglini.
  • Retour par mail de M. Candea (cf. Call Log correspondant)
  • Envoi d'un mail récapitulatif de nos questions et sources documentaires dont nous disposons alors afin de préparer l'échange vidéo programmé le 18 juin.

18 juin

  • Visio-conférence par Skype (enregistrée) avec Bernard Cerquiglini et retranscription de l'échange.
  • Point d'étape effectué en conférence de rédaction et début d'échange entre membres de l'équipe sur le contenu de notre article final et la rédaction de celui-ci.

19 juin

  • Rédaction d'un premier jet de notre article.
  • Prise de contact avec Sam Anchman, auteur présumé du texte parodique sur l'usage des consonnes en période de Covid-19. Il s'appelle en réalité François Pla et est professeur de physique.
Pistes et conclusions

Publié le 9 juin sur Facebook, un diaporama informe que des spécialistes du langage ont constaté que dans la contamination au Coronavirus par micro-gouttelettes, “les voyelles étaient innocentes alors que les consonnes étaient engagées dans le processus”. Cette vidéo serait tirée d'un texte parodique publié sur Internet par Sam Anchman (pseudonyme) et diffusé sur Facebook.

Autrement dit, quand une personne parle, elle serait davantage susceptible de contaminer les autres si elle utilise plus de consonnes que de voyelles.

Avec le ton parodique employé dans la vidéo, tout porte à croire que son contenu l'est tout autant.

En effet, Maria Candea, sociolinguiste et sociophonéticienne à l’Université Sorbonne Nouvelle à Paris, nous affirme qu'il n'existe aucun lien entre le fait d'user davantage des consonnes que des voyelles et celui de se voir transmettre le coronavirus. Quand bien même ce lien existerait, en considérant que les consonnes génèrent plus de postillons que les voyelles, la différence serait tellement infime que cela ne jouerait pas de rôle dans le processus d'un potentielle contamination au Covid-19.

Mais tel n'est pas l'avis du linguiste Bernard Cerquiglini, agrégé de lettres modernes, docteur ès lettres et conseiller scientifique du Petit Larousse. Initialement contacté dans le but de confronter son avis aux affirmations de la vidéo/diaporama à l'origine de cette enquête, cet expert en linguistique, par ailleurs membre de l'OuLiPo révèle que ceux a l’origine des recommandations humoristiques sont les Oulipiens eux-mêmes.

Ainsi, ce qui a toute la saveur d'une blague potache, n'en n'est pas tout à fait une. Et pour Bernard Cerquiglini, adepte des principes de réflexions littéraires de Raymond Queneau, le fait qu'elle ait commencé à circuler sur les réseaux sociaux illustre d'ailleurs tout l'intérêt que la question soit posée sérieusement: et si la façon dont on prononce une langue avait une influence sur la diffusion des postillons, donc des micro-goutelettes potentiellement infectantes?

Cette question mérite d'être posée d'autant plus que certains pays, comme le Japon, ont déjà envisagé le rapport entre la langue parlée et son degré dangerosité dans la transmission du virus, et décidant d'en faire un sujet d'étude scientifique réel.

En conclusion, les recommandations dont fait part le diaporama, sont bien l'illustration humoristique d'une logique de réflexion poussée à l'extrême. Même avec le ton de l'humour, les conseils qu’il communique résultent de fait d'un questionnement, d'une hypothèse sérieuse, de la communauté linguistique filtrée par la méthode de l'OuLiPo.

Ceci étant, les études sur la question du degré de dangerosité de la langue ne sont pas encore foisonnantes.

Pour B. Cerquiglini, dont nous n'arriverons jamais à trancher à quel moment le farceur littéraire cède la place au linguiste, elles ont cependant tout intérêt à se multiplier, surtout si une nouvelle vague épidémique s'abat de nouveau sur les populations. C'est d'ailleurs en ces termes, nous a-t-il précisé, qu'il a interpellé Emmanuel Macron, grand amateur d'Oulipo lui aussi (selon le linguiste).

Equipe Journalistes Solidaires

Mathilde Sourd

Floréane Marinier

© Journalistes Solidaires

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