Le Covid-19, un complot mondial pour exagérer les chiffres ? Par Franckundfrei / Pixabey

Les institutions internationales et les gouvernements exagèrent-ils le nombre de décès liés au Covid-19 ?

Dernière édition le 12 May 2020 01:01:03 - Relecture par Anne Smadja , correction par Alice Carel , coordonné par Amaury Lesplingart

C'est faux

En bref

Tout commence avec une vidéo de la chaîne YouTube « Radio-Québec », postée le 10 avril 2020. Son présentateur, Alexis Cossette, affirme que les gouvernements exagèrent délibérément les chiffres des personnes décédées du Covid-19 dans un but politique. En fait, la tendance serait plutôt à la sous-estimation.

Une « fraude statistique mondiale » dans le comptage des morts en lien avec le Covid-19 : c’est l’accusation que porte Alexis Cossette contre l’OMS, l’ONU et les gouvernements. Dans une longue vidéo ayant déjà réalisé plus de 490 000 vues, il affirme que les États appliquent « simultanément les directives de l’OMS pour gonfler les chiffres ». Leur objectif, selon le Québécois : se servir de ce prétexte pour imposer des mesures de contrôles inédites comme le confinement. Et à terme, instaurer un nouvel ordre mondial.


Institutions et États accusés de complot


Alexis Cossette commence par citer le médecin italien Walter Ricciardi. Ce dernier aurait déclaré que « seulement 12 % des morts du Covid-19 le sont vraiment ». Sauf que cette phrase a été sortie de son contexte. Selon The Telegraph, Walter Ricciardi aurait en réalité déclaré qu'en Italie, « d’après une réévaluation par l’Institut national de la santé, seul 12 % des certificats de décès ont présenté le coronavirus comme cause directe de la mort tandis que 88 % des patients décédés présentaient au moins une autre cause de mortalité, ou comorbidité ».




En parlant de « cause directe », Walter Ricciardi indique par là que les certificats de décès dont la seule ligne remplie comporte le mot « coronavirus » ne concernent que 12 % des cas. Une tendance observée aussi en France, d’après les derniers rapports de Santé publique France qui font état, chaque semaine, de l’avancée de l’épidémie.


Dans un certificat de décès, plusieurs lignes sont prévues pour mentionner tous les troubles et maladies – ce qu’on appelle les causes associées – ayant favorisé la mort. Toutefois, comme le montre ces instructions de l'OMS pour remplir un certificat de décès (toujours en vigueur aujourd'hui), la dernière cause de décès doit être marquée en premier. Et c’est elle qui est généralement retenue comme cause officielle.




Certificat de décès

Certificat de décès français, modèle 2018




Inclure les cas confirmés par lien épidémiologique ne gonfle pas les chiffres


Autre facteur qui, selon Alexis Cossette, conduirait à « gonfler les chiffres », c’est la comptabilisation d’un mort « par lien épidémiologique ». Un terme qu’il évoque à travers les déclarations du directeur national de la Santé publique du Québec, Horacio Arruda. D’après la définition personnelle du youtubeur :


« Si une personne atteinte du cancer meurt dans une maison où il y a un cas déclaré de Covid, elle n’est pas considérée comme morte du cancer mais [du] Covid-19. »


Sauf que l’exemple donné ici est bien loin de la réalité d'un cas de Covid-19 confirmé par lien épidémiologique. En effet, selon la définition officielle du gouvernement canadien, que résume par ailleurs l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) :



« Un cas confirmé par lien épidémiologique correspond à une personne ayant développé des symptômes compatibles [fièvre, toux, difficulté respiratoire ou perte brutale d’odorat avec ou sans perte de goût] alors qu’elle était un contact à risque élevé d’un cas confirmé par laboratoire et qu’il n’y a pas d’autre cause apparente »



Contrairement à ce que Cossette prétend, le décès d'une personne atteinte de cancer ne peut pas entrer dans cette définition, le cancer étant lui-même une cause visible de décès, et ses symptômes n'étant pas ceux du Covid-19.


Si confirmer un cas de Covid-19 par lien épidémiologique se fait au Canada, ce n’est pas le cas dans tous les pays. En France par exemple, seuls les tests font foi, comme le montre l’Agence nationale de santé publique dans sa définition d'un cas d’infection au SARS-CoV-2 (Covid-19).


Mourir « avec » le coronavirus, est-ce équivalent à mourir « du » coronavirus ?


Dans sa vidéo, Alexis Cossette fait aussi apparaître Deborah Birx, l’actuelle coordinatrice américaine du groupe de travail sur le coronavirus de la Maison Blanche. L’extrait qu’il utilise est issu d’une conférence de presse rapportée par la chaîne de télévision américaine Fox News. Dans celle-ci, la représentante déclare : « Nous avons une approche libérale de la mortalité, si une personne décède avec le Coronavirus, nous la comptons.»


Le youtubeur veut prouver ainsi l'absurdité du propos de Déborah Birx. Pour ce faire, il donne notamment l’exemple d’une personne testée positive, décédée des suites d’un saut en parachute, mais qui, avec l’approche américaine, serait comptabilisée.


Sauf qu’aux États-Unis, la façon de compter les morts liées au Covid-19 change parfois du tout au tout. Comme le rapporte Libération, la méthodologie varie d'un État à l'autre : certains comptent de façon très restrictive, d'autres beaucoup moins.


Cossette s’appuie sur cet exemple américain pour l’étendre au monde entier. Il est vrai que certains pays comptabilisent toutes les personnes testées puis mortes, quel que soit le lieu. C’est notamment le cas de l'Italie. Toutefois, l’Institut supérieur de la santé italien (ISS) se veut transparent sur ce sujet : il confirme que les victimes sont comptabilisées sous le critère « mort avec le Covid-19 » (et non « du Covid-19 »), en attendant de connaître la cause réelle. Ainsi une personne infectée par le Covid-19 mais morte d'un saut en parachute serait comptabilisée dans un premier temps, puis soustraite après enquête.


Des méthodes statistiques qui minoreraient le bilan du coronavirus




Selon Alexis Cossette, pour les institutions et les États, tous les moyens sont bons pour gonfler les chiffres.


C’est ainsi qu’il explique la mesure française concernant l’arrêt des dépistages systématiques : « Ils ne testent plus, pas besoin, allez ! Ils sont tous classés Covid. » Pour preuve, il s’appuie sur ce tweet du gouvernement français :


Pour Santé publique France, l'arrêt des tests systématiques conduit surtout à sous-estimer le nombre de cas infectés :


« Les patients présentant des signes de Covid-19 ne sont plus systématiquement confirmés par un test biologique.(...) Le nombre réel de cas de Covid-19 en France est donc supérieur au nombre de cas confirmés rapportés. »








En Europe, le bilan des victimes ne prendrait pas en compte toute la population


Tandis que Cossette persiste à démontrer cette «fraude statistique mondiale », les méthodes de comptage observées dans de nombreux pays conduiraient à prouver le contraire : non pas un gonflement des chiffres, mais plutôt leur minoration.


En effet, les maisons de retraite ont été incluses tardivement dans le comptage en Europe. En Espagne, une bonne partie des personnes âgées qui décèdent en maison de retraite ne sont pas testées et ne rentrent pas dans les chiffres malgré les suspicions de cas de Covid-19.


En France, seules les personnes testées et mortes à l’hôpital ou dans les maisons de retraite sont comptabilisées. Ainsi, les morts à domicile échappent encore pour le moment au décompte, alors même qu’elles représentent 23 % du nombre global de décès selon l’INSEE.


Les décès, toutes causes confondues, ont quant à eux augmenté de 20 % sur le territoire français entre le 1er mars et le 6 avril par rapport à la même période en 2019. Une surmortalité de 12 650 personnes a été constatée pour cette période, supérieure même au bilan officiel au 6 avril. À partir du 1er avril, la courbe semble redescendre légèrement pour atteindre 2 470 morts par jour. Pour comparaison, au cours des cinq dernières années, le nombre de décès avait atteint une moyenne maximale de 2 200 décès par jour au moment du pic épidémique de la grippe en janvier 2017.


Pas d'exagération du comptage au niveau mondial, mais une méthode différente pour chaque pays


Ainsi, l’INSEE constate une surmortalité importante, qui semble commencer à baisser deux semaines après le confinement. En qualifiant le Covid-19 de simple pneumonie sévère et en invitant ses spectateurs à ne pas respecter les mesures de confinement, Alexis Cossette nie cette réalité.


Si les sources qu’il cite semblent valides, l'interprétation qu’il en donne est erronée. Il ne tient pas compte de tous les facteurs induisant une sous-estimation du bilan, ne vérifie pas les conditions d’application des méthodes statistiques ou des mesures gouvernementales.


Certes, des différences méthodologiques de comptage existent entre les pays, mais elles conduiraient plutôt à minorer les chiffres qu'à les gonfler. Ce discours peut inciter à baisser sa garde, à adopter des comportements à risques alors qu'il est infondé.



Mais qui est Alexis Cossette, l'homme derrière la chaîne YouTube Radio-Québec ?


Alexis Cossette-Trudel est un complotiste québécois très présent sur les réseaux sociaux. Et depuis qu’il s’est mis à produire des contenus sur la crise du coronavirus, sa popularité est montée en flèche.


Titulaire d’un doctorat en sciences religieuses et ancien président du Comité national des jeunes du Parti québécois, Alexis Cossette-Trudel fait partie d’un écosystème de médias alternatifs qui propage des thèses conspirationnistes.


Il est le visage de la chaîne YouTube Radio-Québec, présente sur la plateforme vidéo depuis juin 2017. Elle cumule à ce jour plus de 60 000 abonnements et près de 6 millions de vues. Selon le site Social Blad, qui suit les statistiques des réseaux sociaux, depuis mars, ses vidéos sur le thème de la pandémie ont fait bondir les statistiques des abonnements et des vues de Radio-Québec de plus de 100 %, gagnant en un mois 23 000 abonnés. Ses revenus de ce mois sont estimés à environ 440 euros à 7 000 euros par le site.


C'est devenu en effet le thème de prédilection de son Web-journal quasi quotidien : la pandémie du Covid-19 comme ultime tentative de « l’establishment mondialiste » pour faire chuter Donald Trump, dont il défend avec ferveur tant la personne que la personnalité politique.


Ce « porte-parole conspirationniste » tel que le média canadien La Presse le désigne, n’est pas uniquement présent sur YouTube : il exprime aussi ses opinions dans des émissions diffusées en direct sur Facebook et sur Twitter. Il est également relayé par le site français « Égalité et Réconciliation » d'Alain Soral.


Il est de plus l'auteur des Chroniques d’Alexis, sur le blog Qanon Québec (une référence au mouvement complotiste Qanon, proche de l'extrême droite américaine et pro-Trump).


Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Vérifiée et fausse

Première apparition sur le web
16 Apr 2020
Dernière modification de la fiche de l'enquête
07 May 2020
Lieu de publication constaté
YouTube
Actions entreprises par les journalistes

18 avril

  • Listing des arguments d'Alexis Cossette.
  • Réponse d’un spécialiste en virologie (depuis Discord KezaCovid ) sur la définition d'un lien épidémiologique.

19 avril

  • La Fraude pour Cossette ne concerne pas seulement le Canada mais bien le monde entier. Donc s'intéresser aux méthodes statistiques des pays qu'il évoque.
  • Replacer des citations de politiques faites par Cossette dans leur contexte
  • Déformation par Alexis Cossette des propos du docteur Italien Walter Ricciardi. Il n'a pas dit "12% des morts sont vraiment liés au Covid". C'est une déformation.

20 avril (conf de rédac)

  • Accord de l'équipe sur les trois points à creuser de la vidéo :
  • La confirmation de cas par lien épidémiologique : gonflement ?
  • mourir avec = mourir du coronavirus dans les méthodes statistiques ? Pas dans touts les états.
  • les méthodes statistiques en France, italie, Espagne, Canada =différentes.

21 - 22 avril

  • Déformation par A. Cossette de la définition du lien épidémiologique.
  • Etude de la surmortalité en France depuis début Mars.
  • Différences de méthodes statistiques entre les pays. Beaucoup semblerait encore sous-estimer le bilan par manque de tests.

24 avril

  • Repérage des moments clefs + time codes de la vidéo de Cossette à mettre dans la vidéo qui accompagnera l’article
  • Rédaction du Script

25 avril

  • Dernières relectures par divers JS
  • Traduction du texte pour le EUvsVirus hackathon

29 avril

  • Derniers archivages des sources qui apparaîtront dans l'article final.
  • Rédaction pour publication lancée.

30 avril

  • Actualisation des informations concernant Alexis Cossette et sa chaîne YouTube dans l'encadré qui lui es dédié.
  • Dernières phase de relecture, correction, mise en page avant validation finale et publication.
Pistes et conclusions

Cite seulement des bouts de discours allant dans le sens d'un "gonflement des chiffres", ou des titres alarmistes de certains médias. Il serait possible avec cette méthode de "prouver" n'importe quelle thèse.

Alexis Cossette, dit-il vrai ? Non et voilà pourquoi :

Si les sources qu’il cite semblent valides, l'interprétation qu’il en donne est erronée. Il ne tient pas compte de tous les facteurs induisant une sous-estimation du bilan, ne vérifie pas les conditions d’application des méthodes statistiques ou des mesures gouvernementales.

Il n'y a pas complot mais des différences méthodologiques, parfois même au sein d'un seul pays entre différents Etats, comme aux Etats-Unis. Il n'y a pas de gonflement global. La surmortalité constatée dans beaucoup de pays est bien supérieure aux chiffres du coronavirus.

Equipe Journalistes Solidaires

Sarah Djerioui

Mathilde Sourd

© Journalistes Solidaires

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