L’enquête est toujours en cours après l'explosion du port de Beyrouth (Crédit photo : Anchal Vohra / VOA)

Réseau Voltaire prouverait l'usage d'une arme nucléaire contre Beyrouth

Dernière édition le 12 Aug 2020 14:54:42 - Relecture par La rédaction , correction par La rédaction , coordonné par La rédaction

C'est faux

En bref

Si les causes des explosions à Beyrouth restent pour l'heure inconnues, Réseau Voltaire avance qu'il s'agirait d'une nouvelle «arme nucléaire» israélienne. Journalistes Solidaires a enquêté sur les arguments avancés.


Le 4 août 2020, deux explosions ravagent la zone portuaire de Beyrouth, au Liban. À l'heure actuelle, le bilan humain est de 154 morts et de plus de 5 000 blessés, dont 20 % ont été hospitalisés et 160 se trouvent dans un état grave. Aussi, 300 000 personnes se retrouvent sans domicile.


Très vite, des vidéos supposément tournées en direct ont inondé les réseaux sociaux. Journalistes Solidaires a d'ailleurs authentifié deux d'entre elles dans cet article. De nombreuses théories ont également commencé à circuler, notamment celles d'une implication d'Israël, limitrophe du Liban et actuellement en guerre contre celui-ci.


Avec le peu d'éléments connus du grand public à ce jour, il est impossible de déterminer les raisons et les responsables de l'incendie qui a mené aux explosions à Beyrouth le 4 août 2020.


Une enquête a été ouverte par les autorités libanaises pour déterminer les causes des explosions. Le 7 août 2020, le président de la République libanais, Michel Aoun, annonçait : «_Il est possible que cela ait été causé par la négligence ou par une action extérieure, avec un missile ou une bombe». _Il n'y a donc encore aucune certitude concernant la responsabilité de la survenue de cet incendie.



Dans deux articles, l'un publié le 5 août 2020, l'autre le 6 août 2020, Réseau Voltaire, un des principaux sites de la complosphère française, affirme que l'explosion qui a endeuillé la capitale libanaise le 4 août 2020 aurait été causée par l'utilisation d'une «arme nouvelle». Si l'auteur de ces articles reconnaît «ignorer ce qu'est l'arme utilisée», il affirme qu'elle «a déjà été testée en Syrie depuis janvier 2020. Il s’agit d’un missile dont la tête comporte une composante nucléaire tactique provoquant un champignon de fumée caractéristique des armes nucléaires.»


Pour appuyer sa thèse de l'utilisation d'une arme nucléaire, l'auteur de ces articles se baserait sur plusieurs points : un nuage en forme de champignon est apparu ; la destruction de la zone ne serait non pas due au souffle de l'explosion, mais aux secousses qui auraient atteint 3,5 sur l’échelle de Richter ; une arme similaire aurait été utilisée contre sept navires iraniens début juillet 2020 ; le Premier ministre israélien aurait désigné précisément le lieu de l'explosion lors d'un sommet de l'ONU.


Les arguments avancés par Réseau Voltaire permettent-ils de prouver que l'incident de Beyrouth soit dû à l'utilisation d'une nouvelle arme nucléaire ?


La présence d'un champignon ne peut pas constituer la preuve d'une explosion nucléaire



Dans l'imaginaire collectif, l'explosion atomique est accompagnée d'un immense champignon formé de fumées et de braises incandescentes. Pourtant, l'apparition d'un tel phénomène n'est pas spécifique aux explosions nucléaires. N'importe quelle explosion assez puissante peut provoquer cette réaction.


Lorsqu'une explosion se produit, la colonne d'air au-dessus de la zone touchée se réchauffe. L'air chaud étant moins dense que l'air ambiant, celui-ci s'élève dans l’atmosphère et crée à la base un appel d'air plus frais. Arrivé à une certaine altitude, l'air chaud refroidit et retombe. D'où cette forme de «champignon».





La présence d'un champignon est le signe d'une explosion assez puissante pour réchauffer fortement l'air ambiant. D'ailleurs, nous pouvons observer le même mécanisme au dessus de volcans en activité ou de feux de forêts.




La présence d'un champignon est compatible avec une explosion de nitrate d'ammonium


L'auteur de Réseau Voltaire avance que la présence d'un champignon contredirait la version officielle donnant le nitrate d'ammonium comme origine de l'explosion.
Or, en 1947, l'Ocean Liberty, un cargo stationné dans le port de Brest, avait explosé avec à son bord 3 300 tonnes de nitrate d'ammonium.


Comme le raconte Ouest France dans cet article, les témoignages décrivant le nuage produit par l'explosion sont similaires à ceux de la catastrophe de Beyrouth et aux images des vidéos.


De la même façon, un témoin de l'incident, Jacques Fournier, compare le nuage à un «halo atomique», suivi immédiatement d'«une explosion extraordinaire», comme précisé dans ce deuxième article de Ouest France.


Un article du Télégramme reprend également le même type de description, citant leur article de 1947 sur le sujet :



«Une colonne de fumée grise monte jusqu’à 2 500 mètres. Devenant ocre et noire, elle forme un gigantesque champignon atteignant les 4 000 mètres d’altitude… Hiroshima et Nagasaki surgissent des mémoires».


Il est donc bien possible que le nitrate d'ammonium en explosant forme un champignon semblable à ceux observés lors d'explosions nucléaires
 



La présence d'une sphère blanche







Le phénomène spectaculaire de cette sphère blanche grossissant et s’évaporant en quelques secondes est lui aussi considéré par ces articles comme une preuve de l'utilisation d'une arme nucléaire.

Pourtant, tout comme le champignon, il s'agit d'un phénomène physique bien connu appelé nuage de Wilson. Il résulte de la dépression atmosphérique soudaine engendrée par une onde de choc derrière elle, favorisant ainsi la condensation de l'humidité présente dans l'air.


Des sphères blanches ne se constituent pas uniquement lors d'explosions nucléaires. Toutes les explosions générant une onde de choc peuvent générer un nuage de Wilson. C'est notamment le cas d'explosions de TNT. Mais ce phénomène ne survient pas uniquement lors d'explosions. Il survient également, sous une forme conique, lorsqu'un avion franchit le mur du son.





L'explication de la destruction des bâtiments


Autre affirmation de l'auteur : la destruction des bâtiments aurait été entraînée par la vibration du sol uniquement et non par le souffle des explosions.


La vibration du sol est-elle suffisante pour raser des dizaines de bâtiments ? Pour répondre à cette question, Journalistes Solidaires a fait appel à deux spécialistes : Koen Van Noten, docteur en géologie, également spécialiste des tremblements de terre pour l'Observatoire royal de Belgique et Frederik Tilmann, professeur en géophysique au Centre allemand de recherche en géosciences (GFZ) de Postdam.


Suite aux explosions à Beyrouth, des sismographes de GFZ ont enregistré une magnitude de 3,3 sur l'échelle de Richter. Pour l'auteur de Réseau Voltaire, l'enregistrement de cette mesure suffirait à affirmer que cette vibration a été à l'origine de la destruction des bâtiments et non le souffle des explosions.


Or, selon les deux spécialistes, il est très difficile de conclure quoi que ce soit sur la base de cette magnitude. Même si une explosion et un tremblement de terre peuvent atteindre 3,3 sur l'échelle de Richter, ce sont deux phénomènes très différents. Le premier se produit à la surface et pour le second : l'hypocentre d'un tremblement de terre est généralement situé à au moins 5 à 10 km de profondeur dans le sol.


Le professeur Tilmann nous apporte un point de comparaison : un tremblement de terre qui a eu lieu dans la région de Bâle en Suisse, déclenché lors de la construction de projets géothermiques. Il peut être comparé au phénomène mesuré près de Beyrouth car la magnitude était presque identique et il s'est produit à faible profondeur sous une grande ville. L'événement de Bâle a bien causé des dommages à plusieurs bâtiments, mais sans comparaison possible avec le niveau de destruction élevé observé à Beyrouth.


La raison en est qu'une grande partie de l'énergie de l'explosion de Beyrouth s'est propagée dans l'air, alors qu'il s'agissait d’un événement souterrain dans le cas de Bâle.


Et c'est très probablement cette partie d'énergie propagée dans l'air, sous forme de souffle, qui a provoqué la destruction des bâtiments.


Le cas des 7 navires iraniens



Autre argument des deux articles : sept navires militaires iraniens auraient été victimes de cette nouvelle arme israélienne en juillet dernier dans le Golfe persique.


La presse française et internationale relate bien un incident datant du 15 juillet 2020 ayant touché le chantier naval du port de Bouchehr, en Iran. Les photos et vidéos de l'incident montrent des bateaux calcinés, mais elles ne permettent pas de caractériser l'incident comme étant une explosion. Aucun article ni aucune communication officielle n'en fait mention non plus. Quant à l'affirmation qu'il s'agissait de navires militaires, cette dépêche de l'agence de presse Associated Press mentionne plutôt la destruction de sept «dhows» ou «boutres», soit des «voiliers traditionnels généralement utilisés pour la pêche dans le Golfe persique».




Benyamin Netanyahou ne désignait pas le port de Beyrouth


Pour accuser Israël, l'article de Réseau Voltaire prétend apporter un argument imparable : une photo prise en 2018 du Premier ministre Benyamin Netanyahou à la tribune de l'ONU, où il présenterait «l’entrepôt qui explosera le 4 août 2020» sur une vue satellite.



L'image est bien tirée de cette intervention de Netanyahou en date du 27 septembre 2018. Dans le discours prononcé ce jour-là, il prétend que le Hezbollah fabriquerait des missiles de précision dans trois «sites de conversion» (d'explosifs en missiles de précisions) et utiliserait la population beyrouthine pour protéger ces sites. Netanyahou prévient qu'Israël est au courant de ces sites présumés et que son gouvernement ne laissera pas faire le Hezbollah.





Toutefois, les trois sites indiqués par le Premier ministre israélien ne se situent pas au niveau du port de Beyrouth, où ont eu lieu les explosions du 4 août dernier, mais plutôt vers l'aéroport, soit à environ 9 km à vol d'oiseau, ce qui est vérifiable sur Google Maps.


L'inimitié du gouvernement israélien actuel pour un pays avec lequel Israël est officiellement en guerre ne fait pas de doute. Néanmoins, cette photo où on le voit désigner un peu moins de deux ans auparavant un lieu situé à environ 9 km du lieu du drame ne peut en aucun cas être considérée comme une preuve d'une attaque israélienne.


Dans un nouvel article en date du 7 août 2020, l'auteur de Réseau Voltaire revient sur l'utilisation de cette photo. Il reconnaît qu'elle ne montre pas Netanyahou pointant la zone concernée par les explosions. Il soutient toutefois qu'une telle image existe. L'équipe de Journalistes Solidaires a regardé l'ensemble de l'intervention du 27 septembre 2018 et n'a pas trouvé d'extrait où l'on verrait le Premier ministre pointer du doigt la zone du port.



En bref


Les prétendues preuves avancées par le site Réseau Voltaire pour dénoncer l'utilisation d'une nouvelle arme nucléaire israélienne contre Beyrouth ne sont pas tangibles.


Les arguments qu'il avance ne sont pas suffisants.


L'enquête sur les raisons de cette tragédie est en cours et plusieurs pistes sont encore à l'étude.


Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Vérifiée et fausse

Première apparition sur le web

Non renseigné

Dernière modification de la fiche de l'enquête
10 Aug 2020
Lieu de publication constaté
Autre
Actions entreprises par les journalistes
Pistes et conclusions

Etude des arguments avancés par Réseau Voltaire, point à point.

  • La forme du nuage
  • La sismologie
  • Les annonces du premier ministre israélien. Les arguments avancés par l'article, ne permettent pas de prouver l'utilisation d'une nouvelle arme nucléaire par Israël.
Equipe Journalistes Solidaires

La rédaction

© Journalistes Solidaires

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