Tri des patients âgés (Montage photo par Jérôme Brunier-Coulin à partir d'images par Tayeb Mezahdia, Clkr-Free-Vector-Images et Tumisu de Pixabay)

Tri des patients en réanimation : un ordre du gouvernement ?

Dernière édition le 08 Jul 2020 12:10:30 - Relecture par Nelly Pailleux , correction par Anne Smadja , coordonné par Geoffrey Gavalda

C'est essentiellement faux

En bref

Le 22 avril, dans un live Facebook vu par 4,3 millions d'internautes, Nicolas Dupont-Aignan dénonçait une prétendue «circulaire du gouvernement» évoquée par Le Canard enchaîné. Selon le député de l'Essonne, ce document aurait interdit l'admission en réanimation des malades du Covid-19 âgés de plus de 65 ans.



Dans son édition de la semaine du 22 avril, Le Canard enchaîné affirmait qu’une circulaire du ministère de la Santé, datée du 19 mars, aurait suggéré de «limiter fortement l’admission en réanimation des personnes les plus fragiles». C'est à cette «révélation» que réagit alors le jour même le président du parti Debout la France sur sa page Facebook.


Or, le document concerné, qui existe bel et bien, n’émane pas du gouvernement, comme cela a été écrit.


Mésinterprétations en série


Déjà le 29 mars, la cellule de fact checking CheckNews de Libération établissait qu'évoquer un «ordre» reviendrait à mal interpréter un document de travail de la Fédération hospitalière de France (FHF) de la région Paca. Un document qui aurait fuité à la suite d'un échange de mails entre plusieurs membres de la FHF le 25 mars.


La docteure Odile Reynaud-Lévy, médecin interne gériatrique à l'AP-HM de Marseille, figurait dans la boucle de ce mail et confirme à Journalistes Solidaires qu’elle est bien coautrice du document initial. Par ailleurs membre de la FHF, elle précise cependant qu'elle a rédigé ce document non pour la fédération de sa région, mais pour l'Association nationale des médecins coordonnateurs et du secteur médico-social (MCOOR), dont elle est membre du bureau.


Pour la gériatre, c'est «la manière dont certains médias [Le Courrier des stratèges, ndlr] ont interprété ces recommandations qui est à l'origine de la rumeur» selon laquelle il serait interdit d'admettre en réanimation des patients de plus de 65 ans.


Même phénomène près de trois semaines plus tard, quand l'affaire ressurgit après l'article du Canard enchaîné. Mais le document incriminé provient cette fois-ci non pas du MCOOR, mais de l'Agence régionale de santé (ARS) d'Île-de-France.


Résurgence de la polémique


Après l'article du Canard, d’autres confrères et consœurs s'intéressent aussi à la question. Le 29 avril Vrai ou Fake, la cellule de fact checking de France info, et le Figaro sciences traitent le sujet. Ils apportent à leur tour des précisions sur la mauvaise interprétation de certains documents. Cela fait alors presque une semaine que Nicolas Dupont-Aignan a publié sa réaction sur Facebook.


La «circulaire» à laquelle ce dernier a réagi aurait en fait été mise à jour par le député européen Rassemblement national Gilles Lebreton. Le 30 mars 2020, il a en effet publié sur son site un communiqué intitulé «Mourir par circulaire en France». Selon l’eurodéputé, ce document donne aux médecins hospitaliers des consignes pour prioriser les patients.


Or, le document n'est pas une circulaire ministérielle. Il a été rédigé et publié par l'Agence régionale de santé (ARS) d’Île-de-France le 19 mars. Et comme le précise Gilles Lebreton lui-même, sa valeur juridique «se situe tout en bas de la hiérarchie des normes, au-dessous des règlements et a fortiori des lois».


Comme le document de travail du MCOOR, celui de l’ARS donne des recommandations pour assister «le personnel soignant dans l'enjeu décisionnel de l'admission en unités de soins critiques, (…) dans le cadre du refus de l'obstination déraisonnable» et précise que seuls trois cas peuvent donner lieu à une «non-admission en soins critiques» :



3. La nature de la décision elle-même, pouvant être :<br />
a. Une non-admission en soins critiques :<br />
i. Soit parce que refusée par le patient et/ou sa famille :<br />
ii. Soit du fait d’une absence de signes de gravité pour la réanimation (avec poursuite de la prise en charge par exemple une oxygénothérapie dans un service classique) ;<br />
iii. Soit parce que l’admission en soins critiques relèverait d’une obstination déraisonnable, définie comme des thérapeutiques ne bénéficiant pas au patient, disproportionnées par rapport au bénéfice attendu, qui n’auraient d’autre but qu’un maintien artificiel — et transitoire — de la vie au prix de souffrances pour le patient et ses proches, et d’une détresse des équipes. Une telle admission risquerait aussi de priver un autre patient d’une prise en charge en réanimation, alors qu’il aurait plus de chance d’en bénéficier. Ainsi, est-il licite de ne pas admettre un patient en réanimation, dès lors qu’il s’agit d’une obstination déraisonnable, quand bien même une place serait disponible.<br />
iv. Chez le patient non-admis en soins critiques, tous les soins ne sont pas interrompus, mais s’intègrent dans le cadre d’une prise en charge pluridisciplinaire palliative, visant à assurer au patient l’absence de souffrance pour une fin de vie digne et apaisée en présence de ses proches.
Décision d’admission des patients en unités de réanimation ou de soins critiques dans un contexte d’épidémie de Covid-19, ARS Île de France, page 5


Contactée par Journalistes Solidaires, l'administration de santé francilienne précise qu'«aucune instruction de tri des patients» n'a été transmise aux établissements médicaux, et déclare que l'âge médian des patients en réanimation dans la région est de 60 à 62 ans. Un chiffre inchangé depuis 2018, selon le service presse de l'ARS. L'épidémie de coronavirus n'aurait donc eu aucune influence sur celui-ci. Toutefois, l’organisme n'a pas souhaité nous transmettre ces données, invoquant le secret médical.


Le gouvernement n’a donc jamais ordonné que des personnes âgées de plus de 65 ans soient refusées en service de réanimation des patients du Covid-19. D'autre part, les documents de l’ARS et celui du MCOOR ont le même objectif : la prévention contre l'acharnement thérapeutique dans le contexte de crise due au coronavirus. Ce type de recommandations n'est pas nouveau. Le document de la docteure Reynaud-Lévy, en cite entre autres certaines (la grille LATA par exemple pour «limitation et arrêts de thérapeutiques actives») qui datent de 2002.


Pas de consignes, mais une réalité du tri


Pour autant, la presse allemande et Courrier international le rapportaient effectivement ces dernières semaines : le tri des patients dans les services de réanimation saturés est une réalité.


Il n'a été en aucun cas délibéré, mais s'est imposé en raison du manque de lits en réanimation équipés de matériel d'assistance respiratoire. Le personnel médical a dû, notamment en Alsace, prioriser «la sélection des patients [déjà en état grave, ndlr] ayant de meilleures chances de survie», écrivait le journal allemand Die Welt le 26 mars dernier.







L'analyse des données du projet OpenSAFELY — un projet data recensant l'ensemble des données anonymisées issues des dossiers médicaux de 17 millions de patients dans le monde — croisée avec le CPNS (COVID-19 Patient Notification System), montre qu'entre un patient de 50 ans ou moins et un patient de 70 ans ou plus, les risques de décès sont multipliés par 15 au minimum. Le docteur Dominique Dupagne l'explique notamment dans un fil sur Twitter :







Ainsi, dans le document de l'ARS, on peut lire en page 4 qu'un patient évalué comme étant déjà au stade «très sévèrement fragile» est susceptible de succomber à la première infection bénigne, et l'on recommandera alors plutôt les soins palliatifs.


Le Canard enchaîné, la semaine suivant son premier article sur le sujet, tout en admettant qu'il avait «improprement qualifié de "circulaire" un texte de "recommandations régionales"», affirmait être en possession de sources attestant que dans les six jours les plus critiques de la crise, aucune personne âgée de plus de 70 ans n'avait été admise en réanimation dans un hôpital public en Île-de-France.


Derrière cette longue polémique ne se cache aucun texte officiel interdisant l'accueil en réanimation des personnes âgées dans le but de trier les malades du Covid-19. Et ce, quelle qu'en soit la source, qu'il s'agisse du gouvernement, des établissements publics ou agences régionales de santé, et encore moins des personnels soignants.




Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Vérifiée et essentiellement fausse

Première apparition sur le web
22 Apr 2020
Dernière modification de la fiche de l'enquête
27 May 2020
Lieu de publication constaté
Facebook
Actions entreprises par les journalistes

28 avril

  • Pour démarrer l'enquête nous prenons connaissance de l'article du Canard Enchaîné et des informations qu'il contient.
  • Prise de connaissance de la viralité de la publication Facebook dans laquelle réagit N. Dupont-Aignan (46K réactions ; 14K commentaires, 4,2M vues)
  • Nous faisons le tour de la presse sur ce sujet.
  • Première prise de contact avec le secrétariat du médecin Odile Reynaud-Lévy, , elle nous envoie le document de travail co-écrit avec ses collègues. Elle accepte de répondre collectivement aux questions que nous souhaitions lui poser initialement, par retour de mail.
  • Mise en place du suivi des échanges par mail avec le Dr. Odile Reynaud-Levy.

29 avril

  • Nous n'allons pas attendre que le Dr. RL nous renvoie son document source de travail. A l'aide de recherches, nous retrouvons une partie du-dit document.
  • Le Dr. Odile Reynaud-Lévy nous a envoyé le document de travail source "Aide décision collégiale Résidents Covid en EHPAD"

30 avril

  • Appel puis mail à l'APHP pour obtenir les statistiques d'occupation des lits par tranche d'âge depuis le début de l'épidémie
  • Appel puis mail à Santé Publique France pour obtenir les statistiques d'occupation des lits par tranche d'âge et par région depuis le début de l'épidémie
  • Appel à l'ARS IldF, réponse dans les pistes et conclusions

1er mai

  • Nous récupérons le document source de l'ARS Ille-de-France, le document à l'origine de l'affaire intitulé "Décision d’admission des patients en unités de réanimation ou de soins critiques dans un contexte d’épidémie de Covid-19"

4 mai

  • Après relecture du document de l'ARS, nous en identifions les auteurs. Nous tentons de les contacter dans la journée.
  • Mail collectif envoyé aux médecins/professeurs/praticiens/experts co-auteurs du document de l'ARS Ille-de-France afin de déterminer si un lien existe ou non entre ce document et celui du MCOOR. Nous attendons leur réponse.
  • Nous comparons par reconnaissance de texte les docs MCOOR et ARS à la recherche de bouts identiques. Sans résultat.

6 mai

  • Nous estimons que l'article mériterait une vidéo pour l'accompagner. Nous commençons la rédaction d'un script (qui sera amené à évoluer jusqu'à la publication finale de la vidéo)

8 mai

  • Pauline Ringenbach, journaliste ayant réalisé la pastille Vrai ou Fake sur le sujet nous apprend qu'elle n'avait pas connaissance du document du MCOOR

9 mai

  • Après avoir procédé à une nouvelle reconnaissance de texte, cette fois-ci des deux documents (ARS Île-de-France et MCOOR) avec celui de la SRLF, il apparaît qu'il est quasiment identique au premier (c'est bien une "version finale" comme spécifié dans le titre) et complètement différent du second.

13 mai

  • Suite à une nouvelle vidéo de Nicolas Dupont-Aignan sur sa page Facebook (en réponse au JT de France 2 l'accusant de diffusion de FakeNews dans le refus de soins aux personnes âgées) nous en prenons compte afin de compléter notre papier.
  • Etant donné qu'il y incrimine l'ARS, nous reprenons contact avec les auteurs du document correspondant, à qui nous avions déjà sollicité des informations mais dont nous attendions toujours une réponse. ne nous avaient jamais répondu. L'objectif cette fois-ci : obtenir une interview filmée, du professeur Azoulay notamment.
  • Nous lui proposons ainsi de répondre aux accusations de NDA (y compris celles du 30 avril) sur le tri délibéré des patients âgés (puisque cette fois, NDA cite directement le document). Nous n'obtiendrons pas de réponse.

19 mai

  • Nous finissons par nous procurer l'article complet du Canard Enchaîné du 29 avril.
  • Nous passons notre article en correction. Validé, nous le publierons le lendemain.

20 mai

  • Publication de l'article sur notre site Journalistes Solidaires et sur nos réseaux sociaux (Facebook et Twitter).
  • Nous continuons le montage de notre vidéo qui sortira plus tard pour accompagner l'article.

21 mai

  • Pour notre vidéo en complément de l'article, un monteur rejoint notre équipe.

27 mai

  • La finalisation de notre vidéo est en cours. Nous remarquons que certains passages mériteraient un commentaire de la part du Docteur Lévy.
  • Envoi d'un mail à cette dernière, dans lequel nous lui demandons son accord pour une courte interview où elle répondrait aux questions
Pistes et conclusions

Dans son édition de la semaine du 22 avril, _Le Canard Enchaîné affirme qu’une circulaire du ministère de la Santé datée du 19 mars aurait suggéré de « limiter fortement l’admission en réanimation des personnes les plus fragiles »_.

En remontant la piste avec divers articles de presse (_Libération _et Le Figaro cf. articles clippés) l'"ordre" serait avant tout une mauvaise interprétation d'un document (cf. PDF d'une page avec seulement les schémas) de travail qui aurait fuité suite à un échange de mails entre membres de la FHF PACA.

Le Dr. Odile Reynaud-Lévy, médecin interne gériatrique à l'AP-HM de Marseille, membre de la FHF PACA et co-rédactrice du document, nous confirme ses déclarations (parues dans les articles de _Libé _et Le Figaro), par téléphone lors d'une première prise de contact. Elle ajoute que la faute commise n'est pas le mail en soi (document public auquel tout le monde peut avoir accès) mais le transfert du mail en entier sans avoir consulté les autres membres FHF co-auteurs avec elle du-dit document. Outre cette faute, c'est la manière dont certains médias - Le Courrier des Stratèges puis le Canard Enchaîné, selon le Dr. Reynaud -,ont traité les informations de ce document de travail qui a amené à l'interpréter faussement comme un ordre d'interdire la réanimation aux plus de 65 ans.

Au 29 avril, nous en savons un peu plus : France Info a traité le sujet et apporte des précisions sur le déroulé de l'affaire. La prétendue "circulaire" à laquelle a réagit Dupont-Aignan part en fait du site du député européen RN Gilles Lebreton. Le 30 mars 2020, il a publié un document intitulé "Mourir par circulaire en France". GL met en cause un document publié par l'Agence régionale de santé d'Ile-de-France le 19 mars dernier. Selon lui, ce document donne en réalité aux médecins hospitaliers des consignes pour prioriser les patients. C'est ensuite que NDA a publié sa vidéo sur Facebook.

Or, le document, publié sur le site de l'ARS, n'est pas une circulaire ministérielle. Comme l'a aussi dit ORL, ce document donne des recommandations pour assister "le personnel soignant dans l'enjeu décisionnel de l'admission en unités de soins critiques, (…) dans le cadre du refus de l'obstination déraisonnable". L'ARS a d'ores et déjà rappelé qu'"aucune instruction de tri de patients" n'a été transmise aux établissements médicaux.

Nous dénichons un nouveau document susceptible de relier ceux de l'ARS IdF et FHF PACA. et décidons de procéder à une nouvelle reconnaissance de texte pour savoir s'ils sont liés à ce même document.

De plus nous tentons de faire un point sur la chronologie rapportée dans notre article : la publication de celui d'ORL, celle-ci à un mois de moins par rapport la publication Facebook de N. Dupont-Aignan, ayant lancé la polémique.

Aussi, après relecture du papier de CheckNews, on a bien deux fois la même polémique à un mois d'intervalle pour des raisons différentes : fin mars, l'équipe de _Libération _a bien traité le Courrier des stratèges qui lui parlait bien du doc FHF PACA. en avril, la polémique repart avec le papier du _Canard Enchaîné. _Mais entre les papiers de ces deux médias, pas de lien.

Nous en arrivons à la conclusion que notre article JS prend clairement l'angle suivant : une reprise de la chronologie de la polémique dans son ensemble. Nous lui apportons donc les modifications nécessaires à la remise en ordre de nos arguments.

Il nous semble aussi important de reprendre contact avec le Dr. Reynaud-Lévy afin de nous procurer le document de travail de la FHP PACA dans son intégralité, ainsi que sa date de parution exacte (le schéma en lui-seul n'est pas suffisant pour que notre papier soit rigoureux)

Le 13 mai, NDA publie une nouvelle vidéo sur son compte Facebook dans laquelle il accuse le JT de France 2 sur le fait qu'il aie diffusé une Fakenews avec le refus de soins à l'hôpital aux personnes âgées. Il y incrimine l'ARS et non le gouvernement. Nous prenons connaissance de ces nouvelles accusations pour les inclure à notre papier.

Equipe Journalistes Solidaires

Jérôme Brunier-Coulin

Mathilde Sourd

Geoffrey Gavalda

© Journalistes Solidaires

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