Un tweet de France Culture, supprimé depuis, aurait mentionné la possibilité qu'un berger allemand soit raciste. / Photo : PxHere.

Un tweet supprimé par France Culture qui «invente le chien raciste» ?

Dernière édition le 4 mai 2021 à 17:05 - Relecture par Anne Smadja , correction par Claire Guérou , coordonné par Cypriane El-Chami

C'est à nuancer

En bref

Le 23 novembre 2020, le compte Twitter Damoclès affirmait que France Culture aurait «inventé le chien raciste» dans un tweet supprimé depuis. Cette formulation, ambigüe hors contexte, faisait référence à une émission littéraire.

«Les propagandistes de France Culture inventent le “chien raciste” blanc et proposent de le tuer», peut-on lire sur le compte Twitter de Damoclès, un média dont le fondateur était un activiste de la Manif pour tous. Ce tweet, publié le 23 novembre 2020 et partagé une centaine de fois environ, est le dernier d’une série d’échos sur différents comptes d’extrême droite, après que France Culture a supprimé la veille un tweet promouvant un contenu sur leur site, datant de 2016. C’est un internaute anonyme qui a signalé le jour-même à Journalistes Solidaires un tweet partagé plus de 2 300 fois et montrant une capture d’écran du tweet supprimé de France Culture. Dans les commentaires, certains dénoncent une «obsession de la race» ou un «racisme anti-Blancs» de la radio. D’autres rappellent qu’il s’agit en fait de références décontextualisées à deux œuvres, l'une, littéraire et l'autre, cinématographique : Chien blanc de Romain Gary et Dressé pour tuer de Samuel Fuller.

À l’origine, un roman sur les droits civiques

Journalistes Solidaires a d’abord cherché à authentifier le tweet supprimé par France Culture. En commentaire de l’un des fils Twitter mentionnés précédemment figurait en effet le permalien, ou lien permanent, du tweet original de France Culture, qui menait vers une page inexistante (pouvant signifier que le tweet avait été supprimé). L’utilisation de l’extension pour navigateur Wayback Machine a permis de retrouver une archive de ce tweet supprimé du compte de France Culture, auquel les captures d’écran correspondaient bien.

Capture d'écran du tweet de Damoclès
Capture d'écran du tweet de Damoclès
Capture d'écran du tweet archivé de France Culture sur Wayback Machine
Capture d'écran du tweet archivé de France Culture sur Wayback Machine

Si, à ce stade, il n’était pas possible de savoir si la suppression était le fait du compte Twitter de France Culture ou bien un acte de modération par la plateforme d’hébergement, il permettait déjà de remettre ce tweet dans son contexte. Le lien mis en avant sur le tweet renvoyait en effet vers la présentation écrite d’un enregistrement diffusé sur cette radio le 7 janvier 2016 pour l'émission «Les chemins de la philosophie». Il s’agissait donc de la promotion d’un contenu sans lien avec l’actualité. Cet épisode était le quatrième d’une série intitulée «Le miroir animal» et analysait l'œuvre du romancier français Romain Gary dans le contexte du mouvement pour la lutte des droits civiques aux États-Unis dans les années 1960 et 1970.  

D’autres cas similaires repérés

Au cours de ses recherches, Journalistes Solidaires a recensé au moins deux autres tweets de France Culture à l’origine d’une polémique et supprimés depuis.

Un premier tweet datant du 17 novembre 2018 présente un épisode de l'émission «Répliques» d'Alain Finkielkraut traitant de la relation entre gaullisme et pétainisme, avec comme invité Eric Zemmour. Les commentaires semblent dénoncer l’invitation de ce dernier et le qualificatif de «journaliste» que lui accorde le tweet. Un autre tweet du 21 octobre 2020, relatif au blasphème, fait suite à l’assassinat de Samuel Paty. L’illustration, une photo montrant des catholiques manifestant contre les «insultes à Jésus-Christ» en 1988, était qualifiée de «foutage de gueule» par Catherine Griset, députée RN au Parlement européen. Ce second tweet a même fait l’objet d’un article de Valeurs Actuelles, pour qui «France Culture a suscité l’indignation sur Twitter, en accompagnant la promotion d'un article sur la résurgence du blasphème dans nos sociétés d'une photo montrant des manifestants catholiques». Et le journaliste de reconnaître en conclusion que l’émission évoquait les travaux de l’anthropologue Jeanne Favret-Sadaa portant sur les scandales suscités au sein de la religion catholique par le blasphème à la fin des années 1980. 

Une politique qui vise à préserver la qualité du débat public

D’après Laurence Audras, déléguée à la direction de la communication et du développement de France Culture, ce procédé de suppression est «extrêmement rare» et vise avant tout à ne pas nuire au débat public. Il est susceptible d’intervenir dans deux cas. Premièrement, si «un tweet comporte une erreur, pour ne pas propager de fake news», ce qui selon elle «est heureusement assez rare car on essaye de bien réfléchir avant de parler». Deuxièmement, lorsque France Culture constate de «l’incompréhension ou [de] l’instrumentalisation souvent en l’espèce parce que ça devient quelque chose dont les courants d’extrême droite se saisissent, parce que c’est sorti du contexte initial». Et Laurence Audras de nuancer son propos : «On traque la fake news, l’instrumentalisation, et en effet, on essaye de ne pas être instrumentalisés au profit de l’un ou au profit de l’autre.»

Laurence Audras maintient que la politique de France Culture est de supprimer le moins possible de son contenu, de «faire très attention au pluralisme des idées, au fait qu’on débatte de tout, qu’on doive avoir de la contradiction». En revanche, «personne n’est à l’abri, à un moment, de laisser passer quelque chose qui peut être sujet à un double emploi, reconnaît-elle. Je n’ai pas d’autre réponse que l’humilité qui est liée à notre fonction et notre métier». Journalistes Solidaires a en effet pu constater que la formulation ambiguë des tweets concernés, qui nécessitent la lecture de l’article dont le lien est donné afin de comprendre le contexte et leur justification, est souvent la source de leur instrumentalisation.

En bref

France Culture a bien publié puis supprimé, le 23 novembre 2020, un tweet évoquant un «berger allemand raciste». Maladroite, cette formulation reprend les premières phrases d’un article paru sur le site internet de France Culture en 2016 à propos du roman Chien blanc de Romain Gary. France Culture justifie la suppression de ce tweet par une politique de préservation du débat public, mais affirme à Journalistes Solidaires que cette méthode de modération des réseaux sociaux reste rare.

Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Vérifiée et à nuancer

Première apparition sur le web

Non renseigné

Dernière modification de la fiche de l'enquête
4 mai 2021 à 16:52
Lieu de publication constaté

Non renseigné

Actions entreprises par les journalistes
  • Identification d'autres comptes ayant relevé le tweet de France Culture
  • Identification de l'article auquel été lié le tweet de France Culture
  • Permalien du tweet supprimé retrouvé
  • Recherche d'autres tweets similaires qui auraient également été supprimés
  • Interview de Laurence Audras, déléguée à la direction de la communication et du développement de France Culture
Pistes et conclusions

Le screenshot du tweet a été beaucoup partagé par la fachosphère sur Twitter. L'article et l'émission de France Culture cependant font seulement référence à des oeuvres littéraires et cinéma, loin de l'intention que voudraient imputer les comptes Twitter d'extrême-droite.

Il apparaît que l'action de suppression de France Culture pourrait ne pas être un cas isolé. Journalistes Solidaires a retrouvé deux autres tweets, supprimés également après avoir soulevé des polémiques sur le réseau social Twitter.

Selon Laurence Audras, déléguée à la direction de la communication et du développement de France Culture, les cas de suppression de tweets seraint extrêmement rares. Ne seraient concernés que les tweets considérés comme nuisant au débat public soit parce qu'ils comportent une erreur, soit parce qu'ils sont incompris ou instrumentalisés.

Equipe Journalistes Solidaires

Geoffrey Gavalda

Eliot Moyne

© Journalistes Solidaires

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