Éric Dupond-Moretti lors d'une session de questions au gouvernement à l'Assemblée nationale, à Paris, le 13 octobre 2020. Crédits : ÉLIOT BLONDT/ABACAPRESS.COM

Une petite fille voilée «abandonnée» par le garde des sceaux ?

Dernière édition le 11 juin 2021 à 10:18 - Relecture par Claire Guérou , correction par Cypriane El-Chami , coordonné par Anne Smadja

C'est faux

En bref

Le 19 janvier 2021, dans un tweet accompagné d'une photo d'une petite fille voilée, l’écrivaine Céline Pina accusait le ministre de la Justice actuel d'«abandonner ces petites filles». Mais publier ainsi cette photo est hors contexte et illégal.

Le 18 janvier 2021, dans le cadre des débats sur la loi «séparatisme», le ministre de la Justice Éric Dupont-Moretti faisait part de son point de vue sur le port du voile, expliquant que le voile pouvait aussi bien «signer l’asservissement» que constituer «un choix». Le lendemain, l’essayiste Céline Pina réagissait sur Twitter dans une publication illustrée, retweetée 943 fois et comptant 2 249 likes. Dans son tweet, supprimé depuis, elle écrit : «Selon le garde des sceaux @E_DupondM "le voile peut signer l’asservissement, il peut aussi signer un choix". Un choix ? Vraiment ? Quelle couardise ! Le vôtre est d’abandonner ces petites filles.» Or, il s’avère que la petite fille en question est loin de faire partie de celles qui seraient, selon elle, «abandonnées» par le garde des sceaux. 

Capture d'écran du tweet de Céline Pina
Capture d'écran du tweet de Céline Pina, avec la photo d'une petite fille voilée.

La photo d’une petite fille koweïtienne 

En réalité, l’enfant, prénommée Leen, vit au Koweït et non en France.  Pour vérifier cette affirmation, Journalistes Solidaires a retrouvé l'origine de la photo de la petite fille. En postant l’image sur l’outil de recherche inversée de Google, plusieurs liens apparaissent et mènent vers des profils Facebook, YouTube, ou Pinterest. Ce lien Pinterest, par exemple, indique que la photo a été enregistrée depuis le site Naderbellal.deviantart.com.

L'URL de ce site correspond au blog personnel d’un certain «naderbellal», où apparaît la photo de la petite fille voilée. Cette image a été publiée le 5 février 2007. En légende, est inscrite la phrase : «my child Leen [sic]» («ma fille Leen»).

Ensuite, une recherche sur les réseaux sociaux comme Twitter, LinkedIn et Google permet de trouver le profil de l’internaute. Nader Bellal, designer koweïtien, est le père de la jeune fille. Interviewé par Journalistes Solidaires, il a expliqué (en arabe) qu'il aurait simplement pris cette photo pour «montrer la beauté du visage avec un voile». Il confirme que ce serait juste «pour exposer les traditions»

À cette époque, Leen avait un an et demi. «Voiler une fille de force n'a aucun sens dans l'islam», ajoute-t-il. Sur son blog en ligne, Nader Bellal a partagé régulièrement des photos de sa fille dans différentes tenues, non voilée. 

Aujourd’hui, d’après son père et au vu des photos qu'il poste sur son blog, la petite fille est devenue une adolescente de 16 ans, ne portant pas le voile. À la suite de cet entretien, son père a par ailleurs souhaité répondre au tweet de Céline Pina, tout en accompagnant ses propos écrits en français, d’une photo plus récente de sa fille sur laquelle elle ne porte pas le voile : «Veuillez corriger les informations ci-jointes sur la photo, c'est pour la mémoire uniquement et pas pour autre chose et pour toute information à me contacter au XXX. C'est Lin maintenant, quand elle a 16 ans.»

Capture d'écran de la réponse de Nader Bellal à Céline Pina
Capture d'écran du message du père de la jeune fille en photo en réponse au tweet de Céline Pina.

Les risques d’une telle publication 

Que risque-t-on, en publiant un tweet trompeur comme celui de Céline Pina sur les réseaux sociaux ?

Pour Véronique Rondeau-Abouly, avocate spécialisée en droit des données et en RGPD, il est nécessaire de se référer au code pénal. Dans ce cas précis, l’utilisation de la photo dans ce tweet pourrait relever de deux articles du code.

Le premier est l'article 226-1, qui punit d'un an d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende «le fait, au moyen d'un procédé quelconque, volontairement de porter atteinte à l'intimité de la vie privée d'autrui [...] En fixant, enregistrant ou transmettant, sans le consentement de celle-ci, l'image d'une personne se trouvant dans un lieu privé».

Ainsi, compte tenu de la publication de la photo de la petite fille, utilisée sans son consentement ni celui de son père, il y aurait «techniquement atteinte à la vie privée».

Mais peut-on considérer que le blog personnel du père, M. Bellal, est un lieu privé ? 

«C’est le problème du code pénal, explique Me Rondeau-Abouly, il est très plastique.» Dans ce cas, selon l’avocate, «il est plus prudent de se baser sur l’article 226-4-1». Cette dernière spécifie que «le fait d'usurper l'identité d'un tiers ou de faire usage d'une ou plusieurs données de toute nature permettant de l'identifier en vue de troubler sa tranquillité ou celle d'autrui, ou de porter atteinte à son honneur ou à sa considération, est puni d'un an d'emprisonnement et de 15 000 € d'amende. Cette infraction est punie des mêmes peines lorsqu'elle est commise sur un réseau de communication au public en ligne».

Malgré nos sollicitations, Céline Pina n'a pas souhaité répondre à nos questions et a récemment supprimé son tweet.

Un projet de loi controversé mais adopté

C'est lors des débats en Commission, concernant le projet de loi «séparatisme», effectués le 18 janvier 2021, que le ministre de la Justice Éric Dupont-Moretti a émis des propos polémiques sur le port du voile.

Selon le président Emmanuel Macron, qui l'a annoncé le vendredi 2 octobre 2020, dans un discours aux Mureaux (78), le texte à l'origine de ce débat, aurait pour objectif de lutter contre l’islamisme radical en France. Il contient près de 70 articles et aborde différentes thématiques telles que l'instruction en famille, la neutralité des services publics ou encore la haine en ligne.

Finalement, après quinze jours de débat, le projet renommé «confortant le respect des principes de la République et de lutte contre le séparatisme» a été adopté le mardi 16 février 2021 en première lecture, avec modification par l'Assemblée nationale, puis par le Sénat, 12 avril suivant.  

En bref

  • La photo utilisée par Céline Pina dans son tweet n’est pas celle d’une petite fille française, mais celle de Leen, une petite fille koweïtienne. 
  • Son père, Nader Bellal, interviewé par Journalistes Solidaires, signale avoir pris cette photo pour «montrer la beauté du visage avec un voile» et non dans le cadre d’une pratique religieuse. 
  • Toujours selon le père, sa fille, âgée aujourd’hui de 16 ans, ne serait pas voilée. 
  • Selon l’avocate Me Rondeau-Abouly, l’utilisation de cette photo par Céline Pina peut être considérée comme une forme d’usurpation d’identité. Un délit passible de 15 000 euros d’amende. 
  • Depuis, Céline Pina a supprimé son tweet.

Fiche Enquête

La fiche ci-dessous résume le parcours et la méthodologie employés pendant notre enquête.

Information

Vérifiée et fausse

Première apparition sur le web

Non renseigné

Dernière modification de la fiche de l'enquête
9 juin 2021 à 18:00
Lieu de publication constaté
Twitter
Actions entreprises par les journalistes

- Recherches concernant les droits des femmes au Koweït et les traditions - Prise de contact avec le père par message pour demander une interview, interview réalisée par Zoom - Prise de contact avec Isabelle Kersimon de l'INRER mail + MP twitter le 6/03 -Prise de contact avec Céline Pina le 09/03 / Pas de réponse. - Prise de contact et interview avec Me Rondeau-Abouly, avocate spécialisée dans le numérique et le RGPD, interview réalisée au téléphone

Pistes et conclusions

De nombreuses photos de cette petite fille la montraient non voilée, nous supposons qu'elle ne l'a jamais été.

Le père de Leen, la petite fille de la photo qui a aujourd'hui 16 ans, nous a confirmé qu'il a simplement pris cette photo pour "montrer la beauté du visage avec un voile". Elle avait un an et demi. Elle n'est pas voilée aujourd'hui, elle est autiste et communique peu. Il dit que "voiler une fille de force n'a aucun sens dans l'islam", il n'est donc pas question pour lui de le faire.

Equipe Journalistes Solidaires

Mathilde Mazy

Geoffrey Gavalda

Dominique Lemoine

Cosima Mezidi Alem

© Journalistes Solidaires

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